#1: Poupée

23 Août

« Poupée ». C’est cette petite fille sur la photo. Assise sur un tas de pavés, devant une maison anonyme comme il y en a des milliers. Un jeans déchiré au genou, sûrement un vestige d’une chute récente. Un improbable gilet en mouton, ou un truc approchant. Des cheveux blonds tranchant avec la casquette rouge enfoncée jusqu’aux yeux. Un sourire léger, presque figé. La pellicule l’a gardé comme ça. Hésitant. Elle doit avoir quatre ou cinq ans.

Cette petite fille c’est moi.

Difficile à croire, maintenant que me voilà adulte, que j’aie été cette petite pousse. Plus je tiens cette photo entre mes doigts, plus le malaise m’envahit.

Je me souviens.

Je sais. Que derrière le sourire, il y a aussi tout le reste. Que déjà là, je planquais bien soigneusement.

Je sais.

Longtemps j’ai souri. J’ai affiché en permanence ce masque, cette illusion. Un sourire si l’on y pense bien, c’est tellement simple. Juste un petit effort musculaire, les lèvres qui se retroussent, découvrent les dents. Un commandement minuscule aux zygomatiques: après tout, ce sont vos muscles, ils doivent obéir à votre volonté. Si votre cerveau commande, ils n’ont qu’à la fermer et obéir. Pouvoir microscopique, mais pouvoir quand même. Si on s’applique vraiment, on peut même arriver à plisser les yeux, ce qui fera dire aux gens qui en bénéficient: c’est un vrai sourire. Il n’est pas plus vrai qu’autre chose, pas plus réel. Il est simplement très bien mis en oeuvre. Copié. Un sourire ne coûte rien, dit on. Alors j’ai souri jusqu’à plus soif. J’ai failli en payer le prix. J’ai failli en perdre la raison. A ne plus savoir qui j’étais vraiment. Pourtant, c’était la seule façon. De grandir. De ne pas être écrasée.

Dans le sourire de cette gamine, beaucoup verraient simplement le plaisir d’être prise en photo, la clarté d’une jolie journée de printemps ensoleillée, l’innocence fragile de l’enfance, un moment rare et précieux capturé, une intimité entre le photographe et son modèle. Peut être son père, fier de sa fille, qui profiterait d’une pause dans les travaux qu’il effectue aux abords de la maison pour fixer ce moment entre eux. Peut être qu’on imaginerait qu’en allant chercher l’appareil photo, il se serait servi dans le frigo: une bière en bouteille pour lui, ruisselante de condensation, qu’il prendrait plaisir à poser sur son front pour se rafraîchir quelques instants, avant de la décapsuler, et d’en boire une gorgée, au frais, dans la cuisine. Il aurait ramené un jus d’orange à la gamine, celui avec la pulpe, parce que c’est celui qu’elle préfère. Elle aime quand les morceaux viennent à buter contre ses dents quand elle arrive à bout du liquide. Sa langue ausculte les parois du verre, dans l’espoir qu’il en reste. Et même, avec son doigt, elle recueille le moindre de ces petits délices.

Ça aurait pu. Mais dans cette histoire le père n’existe pas… Enfin pas au sens classique.

Il a été là, au moins pendant un temps. Le temps d’une histoire pseudo romanesque: des amoureux, une fille qui s’enfuit un jour par une fenêtre, une vie commune entamée comme des enfants, gérée comme des ados en crise, un ventre qui s’arrondit, les ennuis qui commencent. La réalité. Les verres, les copains, les coups. Les conneries, les disputes, les coups. Les rires, les soirées, les coups. Les factures qu’on jette à la poubelle plutôt que de les ouvrir, comme investi d’un pouvoir magique: « si je les ouvre pas, si elles disparaissent, alors j’aurai rien à payer ». Enfantin. Infantile? Ces deux ados qui n’ont pas grandi, ce sont mes parents. Évidemment, quand j’arrive dans leur vie, c’est pire que tout. Je suis à la fois la poupée, qu’on habille, qu’on pose dans un coin, pour faire joli. Et cet insupportable piqûre de rappel: Responsabilités. « Tu dois rentrer pas trop tard ce soir. Tu dois ramener des légumes pour nourrir la petite. Pense à stériliser les biberons. Sois un adulte. Pense moins aux virées avec les copains. »

Je ne sais de cette période que ce qu’on en a bien voulu me dire. J’imagine assez bien ce qu’il en a été. Les courses poursuites dans l’escalier, les lendemains de cuite, les yeux au beurre noir dissimulés derrière des lunettes de soleil en plein hiver, les retours d’affection un peu dingues. L’amour qu’on fait sur un sommier défoncé. Le manque de fric. C’est une constante. De petits morceaux de ciel bleu sûrement, un premier mot d’enfant, une soirée qui se passe bien. Les restaus avec les potes, la prodigalité insensée de mon père qui n’a rien, mais donne tout. Des relents de bière, d’alcool et de rancoeur. Mes premiers souvenirs ne remontent pas si loin.

Pourtant, c’est une période essentielle de ma vie. C’est ce qui a déterminé le reste. Ma mère. Mais elle, on en parlera plus tard. Pour une fois, je voudrais être la vedette un peu. Celle dont on parle. Elle prend tellement de place qu’on ne pourra la passer sous silence bien longtemps. Mais au moins pour ce début, on va se passer d’elle.

Mon père. Un grand baraqué, costaud. Fort en gueule. Un déménageur. Maintenant pour parler de lui, on le comparerait sûrement à un rugbyman. Attention, pas à un de ces « dieux du Stade », épilé, policé, qui font rêver les pré ados, les nymphettes, et les femmes d’âge mûr, qui se pâment devant ces biscottos non agressifs, cette virilité maîtrisée, presque efféminée. Des peaux lisses, des sourires ultra blanchis, un côté propret… Non, mon père aurait plus lorgné du côté des mecs à oreilles en choux fleurs, bosselés, rudoyés, ces espèces de montagnes préhistoriques, qui hurlent plutôt qu’ils ne parlent, qui engouffrent plutôt qu’ils ne mangent, qui bouffent la vie comme des ogres. Un ogre. C’est ça.

Mon père est un ogre immature. Conjugaison compliquée, on en conviendra. Un mécanisme en lui qui le forcera à en faire toujours plus: boire, gueuler, faire des conneries… Je crois qu’à ce moment là, il n’a pas encore pris la pleine mesure de lui. Il est en pleine expérimentation. Et en même temps, il est entravé par une famille qu’il n’a pas voulu, qui l’encombre. J’ai cette image de lui, digérant à peine son dîner, et déjà plongé dans un livre de recettes, presque la bave aux lèvres. Je ne crois pas qu’il aie déjà tenu un vrai livre entre ses mains, mais les livres de cuisine… Ça c’est une autre histoire. Il se fait des ripailles imaginaires, des banquets fabuleux à s’en faire crever la panse, à rouler ivre sous les tables, à vomir l’excès de nourriture. Son oeil s’allume, sa gourmandise est immense.

Mon père, c’est Gargantua. J’ai hérité de lui cette tendance à l’excès. Quelque chose qui reste toujours inassouvi. C’est tout à fait son genre de terminer tous les plats qui sont sur la table, uniquement par bravade, quitte à en être malade comme un chien après, uniquement pour le plaisir de pouvoir dire: « Vous voyez ce que j’arrive à faire moi? C’est moi qui ai le plus grand appétit. « . Il aime qu’on le glorifie. Il aime être un cran au dessus de son personnage. Il aime qu’on dise de lui: « Lui, c’est un cas ! ». Un cas de quoi, il s’en fout. Pathologique? Sûrement. Mais tant qu’on parle de lui, c’est l’essentiel. Il ne veut pas être aimé: il veut être trop aimé.

Mon père est un grand héros romantique. La poésie en moins. Une sorte de mixage improbable entre Chateaubriand et Patrick Sébastien. C’est à la fois la ripaille dans toute sa vulgarité, et les rêves de grandeurs mégalomaniaques. Et comme tous les héros trop grands, trop démesurés, il a une faiblesse. Celle qui coule dans sa gorge un peu trop facilement. Son tonneau des Danaïdes, qui tolère bien tout ce qui peut s’y engouffrer, tant que c’est alcoolisé.

Mon père est alcoolique. Pour lui, ce n’est pas grave. C’est presque normal. Pour celle qui prend les coups, ça l’est beaucoup moins. Pour celui qui finira à moitié noyé dans un fleuve, encore moins. Il n’était pas tout seul, c’est un grégaire. Il aime la meute, et les hurlements des loups. Mais ce n’est pas le groupe qui se retrouvera un jour enclos dans quelque mètres carrés.

Mon père est un taulard. Même si ce ne fût qu’un bref passage, à vie il restera un prisonnier. Prisonnier de sa trop grande carcasse, prisonnier de son inconséquence, prisonnier de son excès.

J’ai rassemblé les pièces du puzzle au fil du temps, à proprement parler, je ne me souviens pas vraiment de mon père. Je n’ai pas ce genre de souvenirs attendris qu’on conserve parfois, moi sur ses genoux, lui la bouche frôlant mes cheveux, me lisant une histoire de conte de fées. Il l’a peut être fait. Du moins j’aime à le penser. Tout ce que j’ai de lui, c’est des renseignements récoltés de ci de là, et ma construction mentale et pragmatique de lui à travers mon prisme d’adulte. Peut être que je me trompe. Que j’interprète mal. Mais qu’elle soit vraie ou pas, c’est cette image de père qui est pour moi la vraie. C’est sur ça que j’ai posé les bases de mon histoire. C’est mes briques, mon ciment. Il reviendra parfois comme une ombre, parfois bien plus matériel. Mon père, c’est un inconnu.

Un inconnu qui un jour, est parti. Voir ailleurs si l’herbe était plus verte, plus tendre. C’était son droit, et probablement ce qu’il avait de mieux à faire.

Ma petite mythologie familiale, qui s’est construite sur ces non souvenirs, j’ai eu le temps de l’affiner au fil des années. Il est devenu presque simple de dire l’absence du père. Sans dire pourquoi. Juste de constater son départ.

Poupée, à quatre cinq ans, va à l’école. Poupée sait déjà le poids du silence, le choc des mots. Poupée sait déjà qu’être adulte, c’est vraiment pas marrant. Et que c’est pour ça que les grands souvent contrefont les enfants. Poupée a déjà entendu de drôles de mots sortir de la bouche de cet homme qui est là, à côté de sa mère. Parce que la mère de Poupée est comme ça, elle déteste la solitude. C’est impossible pour elle. Donc, Poupée a un homme dans sa vie. Qui n’est pas son vrai père. Mais qui en prend toute la place. Poupée est innocente dans sa non-innocence. « Poupée », il lui dit à l’oreille. Pour l’instant, il n’a pas encore développé cette agressivité latente envers elle, qui ne prendra toute sa dimension que quand il aura une fille bien à lui. Poupée est sa belle-fille. Sa jolie petite poupée. Il n’est pas bien difficile de l’aimer. D’ailleurs, elle fait tout pour. Elle sourit de toutes ses forces, presque à en pleurer. Elle reste dans un coin, sans bouger, comme un petit animal tout doux. Tellement doux et tranquille. Souvent, il pose la main sur ses cheveux blonds, juste comme ça. C’est soyeux. Rien n’est anguleux chez elle. Poupée sait déjà que pour grandir sans trop d’encombres, elle devra tenir son rôle. Le rôle de sa vie. Joues roses, grands yeux bleus candides. On ne voit que ça sur la photo. A peine animée, à peine vivante. Un soupçon d’étincelle au fond des yeux azurs, visible si on prend la peine d’examiner de plus près. Le poing un peu serré déjà. Comme une prémonition de ce qui va venir. De ce qu’il faudra affronter. Ce corps d’enfant en apparence si lisse et si tendre, déjà tendu vers ailleurs. Elle ferait presque peur, à force d’être si sage, si raisonnable.

Étrange de parler de soi à la troisième personne. Pourtant, cette gamine n’est tellement pas moi. Et aussi, elle est moi.

Pour tout autre, c’est simplement une môme parmi tant d’autres, ni plus jolie, ni plus intéressante que n’importe qui. C’est tout à fait le style de photos qu’on a vus chez des voisins, ou des amis, sur laquelle on a jeté un oeil distrait, poli, mais qui ne nous a pas marqué une seconde. Parce qu’on ne sait pas, on n’imagine pas la tranche de vie derrière. Bien sûr, parfois, on prend cinq minutes, et on demande: « Quand a-t-elle été prise? où? « . Mais jamais on ne posera la question importante: « Pourquoi? ». « Pourquoi avoir choisi précisément cet instant là? Pourquoi avoir voulu fixer à jamais cette image? Emprisonner cette chair, ce soleil là, cette clarté particulière? « 

Moi je sais. Enfin je crois savoir. C’est une belle composition. Les couleurs qui se rehaussent les unes les autres, l’or des cheveux, le carmin de la casquette, le rose poudré des joues, la lèvre un peu boudeuse même dans le sourire. Rien de tout cela ne laisse entrevoir ce qu’on n’aime pas montrer. Les mots durs qui sont échangés régulièrement. L’argent qui manque, au point d’envoyer Poupée chez ses grands parents pour qu’elle aie un truc dans l’estomac. Un peu de pain. Un fruit.

La maison ne paie pas de mine, on sent bien à la veste élimée de Poupée que ce n’est pas la première fois qu’un (des?) enfant(s) la porte(nt), mais ça garde un soupçon de dignité. On est pas riches, mais on est pas malheureux. Tout ce qu’on peut faire dire à une photo… Mais peut être que je vais trop vite déjà. Que je passe sous silences des choses qui devraient être écrites. En même temps, il est tellement compliqué de rassembler ses souvenirs de gosses, et trier ce qui est réel et rêvé. J’ai toujours eu une forte propension à la rêverie, au fantasme. Me créer des mondes imaginaires, j’ai su faire très tôt. M’évader. Parfois, j’ai du flouter les frontières de la réalité. A cet âge là, je n’ai pas encore découvert le pouvoir du livre. Mais j’invente des histoires, de princesses et de trésors, de pirates et de châteaux, où invariablement l’héroïne, jeune et blonde, stoïque dans ses malheurs, finit par accomplir un fait extraordinaire. Et les gens m’aiment… Et ils me disent que je suis importante. Et je n’ai pas de larmes, jamais. Les larmes n’existent pas. C’est comme si sur la gamme des émotions, on en avait supprimé le douloureux pour ne garder que tout ce qui caresse, apaise, fait exister. Dans ces histoires là, pas de cris au coeur de la nuit. Pas de rage contenue. Pas d’insultes sifflées entre des dents serrées. Personne ne cherche à blouser personne. A prendre le contrôle.

Ces parenthèses là sont essentielles. Ça permet d’oublier un peu l’intérieur sombre.

Adulte maintenant, je sais combien il est fou de penser à quel point j’ai développé très tôt des parades pour me protéger. Que ces embryons de carapace de Poupée, qui ont épaissi avec le temps, accumulation de couches diverses, plus dure que la corne, je les traîne toujours. Plus de vingt ans après. Plus de vingt ans se sont écoulés, et si je ferme les yeux, je retrouve Poupée, comme elle était, consciente sans l’être que sa vie, pour ne pas dire sa survie passerait par là.

Il ne faut pas croire pour autant qu’il n’ y a pas eu des périodes douces. Des moments tendres, simples, des petits bonheurs de gosses, j’en ai vécu des tas. Mais en sachant toujours au fond de moi que ça ne durerait pas. Que ce qu’on donne d’une main bien souvent est repris de l’autre.

Il faut entrevoir la vérité, derrière la photo. Le clair obscur, la nuance. Ce n’est pas seulement du gris qu’on jette sur la toile. La vie de Poupée est peut être grise, mais de tous les termes qui définissent ce que l’on nomme basiquement comme gris… Étain, argent, perle, pinchard, anthracite,fer, plomb, ardoise, taupe, bis, grège, tourterelle, souris, payne, fumée… Un soupçon de plus, et c’est un autre mot.

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3 Réponses to “#1: Poupée”

  1. gotemar 23 août 2010 à 15 h 12 min #

    Wow…
    C’est magnifique et criant de vérité. J’en aurais bien voulu encore, parce que parfois, entre deux virgules, j’ai cru que tu parlais de moi.
    Et parfois, j’avais envie d’interrompre ma lecture, car ça me remuait trop les tripes. Trop de vérité pour mes petites rétines.

    C’est magnifique, voilà tout.
    Merci de nous avoir fait partager ça.

  2. gotemar 23 août 2010 à 15 h 39 min #

    Comment jme suis faite avoir, jsuis pas conteeeeeeeeeeeeente 😦 (huhu)

  3. El Touristio 8 septembre 2010 à 18 h 02 min #

    Tu viens de m’offrir la plus grande claque écrite de toute ma vie.

    Ce texte est un énorme coup de poing dans la gueule que je n’ai pas su arrêter. Je l’ai lu pour décompresser au beau milieu de ma journée de travail qui m’oppressait de plus en plus.

    Et j’y ai lu les confessions d’une gamine grandie trop vite. D’une poupée en céramique, désormais brisée, qui tente de « rassembler les pièces du puzzle au fil du temps ». D’une femme qui tente de reconstruire son passé, à base de souvenirs, de rêves, de photos et de popopopop !

    Je me suis reconnu dans certains passages, et je me demande comment ma fille va interpréter un jour ses photos de gamine. J’espère qu’elle y verra davantage de joie derrière ses sourires et ses yeux pétillants.

    Franchement là, tu m’as troué le cul, pardonne-moi l’expression O:) ! J’aime les différents contrastes qui parsèment cet article. J’aime de plus en plus ce que tu écris et ce que tu es (huhuuu !).

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