#2: Prune

24 Août

« Prune ». De tous les surnoms que l’on m’a donné, je crois que c’est un de ceux que j’ai préféré. Parce qu’il n’est pas seulement un petit nom original, sans signification particulière pour personne sauf pour ceux qui le partagent, ce n’est pas juste cette dimension un peu secrète et intime qui me plaisait tant, et continue de me plaire. Ce mot d’initié, réservé à moi, moi seule. A mon usage unique. Comme s’il avait été inventé pour moi, créé pour moi. C’est surtout que dès que je l’entends, dès qu’au détour d’un livre, d’une phrase, je tombe sur ce mot anodin pour n’importe qui, je retrouve ses yeux bleus gris perçants, ses bras constellés de tâches de rousseur,cette intonation particulière qu’il avait, mélange de ce savoureux accent liégeois, dont la gouaille rappelle un peu celui du titi parisien, et de celui de l’homme qui a tout vécu ou presque. Une voix emplie de sagesse, celle de celui qui a aimé, souffert, qui sait. Basse, profonde. Avec lui, c’est toute la nature paysanne qui s’exprime. Il est économe. Ce n’est pas seulement dans sa manière de peler les petites pommes reinette qu’il me tend, faisant les pelures les plus fines du monde, pour avoir le plus de fruits possible. Ces pommes, je les ai encore en bouche. De minuscules quartiers acidulés, un peu piquants sur la langue. Ces pommes qu’on va marauder tous les deux, moi sur ses épaules, toute frêle encore pour mes cinq ans, lui me soulevant dans les airs aussi légèrement qu’il aurait fait d’une plume. Ma jupe pleine à craquer des fruits qui sont encore meilleurs parce qu’ils ont ce goût d’interdit, de danger. Oh, bien sûr, nous ne risquons pas grand chose, à aller chaparder quelques pommes chez un fermier, qui, je l’ignore, est un de ses amis, mais il me suffit d’avoir sur les lèvres ce petit frisson dû au danger supposé, et qui en fait mon héros. Je me souviens de moi assise à ses pieds, sur un petit passet, ce tabouret paysan qui servait à la traite des vaches, lui dans son fauteuil en cuir, pelant patiemment. Presque chirurgicalement, malgré ses grosses pattes. Le sourire qui éclaire son visage quand il me tend le quartier dénudé. Mon avidité. Croquer. Puis, les peaux si fines qu’elles en sont délicieuses. Ça le fait rire, quand après avoir accordé tout ce qu’il peut mettre de minutie dans cette mise à nu des fruits, je lui dérobe ce qui me semble à moi le plus précieux, le plus savoureux. Les épluchures, plus fines que des dentelles, et dont je me délecte, les yeux mi-clos. J’entends encore son gros rire: « Enfin, Prune ! ».

Mon grand père est un homme économe. Jusque dans ses mots. Je ne crois pas qu’il m’ait jamais dit je t’aime. Pourtant, je n’ai jamais éprouvé plus clairement cette sensation d’un amour infini, plein et rond, doux et inconditionnel. Il n’est pas du genre à faire de grandes déclarations, encore moins à écrire. Ce n’est pas de lui que je tiens mon insatiable amour des mots. Lui est plutôt un taiseux. Préférant réserver l’expression orale à son expression la plus pratique. Exprimer une émotion, ça n’est pas son genre. Lui, les mots, c’est avant tout du fonctionnel. Mais pour moi, qui ait les clés, moi qui le connaît si bien, je sais. Ensemble, on n’a pas besoin de parler. Il m’a toujours fait l’effet d’un arbre. Un chêne. Des racines profondément ancrées, une écorce dure, pas du genre à plier. Solide. Sûr. Sur qui on peut compter.

Avec lui, tout tient ou presque de l’histoire sans paroles. C’est lui qui m’a donné le goût de certains silences, si difficiles à respecter pour ma nature de pie bavarde. Avec lui, la question ne se pose même pas. Aucun besoin de remplir le vide de mots.

Mon grand père est un homme apaisant. Un roc. Une montagne comme mon père, mais sans les tourments et les montagnes russes. Une bonne grosse vieille montagne millénaire, qui en a vu et en verra encore beaucoup d’autres.

Mon grand père est immortel. C’est ce que je me dis, à cinq ans, sur ses genoux. Ou dans la cuisine avec lui, quand il prépare dans une marmite le riz au lait pour nous, et le riz pour son chien. Le chien de mon grand père, c’est quelque chose. Il en est fier. Il le bichonne, cette grosse bête à longs poils et au museau tout noir. Il le promène près de quatre fois par jour. A cette époque, je n’ai pas encore conscience que c’est surtout pour échapper à ma grand mère. Je ne vois que cette relation entre l’homme et l’animal, l’expression de la nature dans leurs yeux. Soumission et amour dans ceux du chien, force tranquille et respect dans ceux de mon papy.

Mon papy. C’est celui qui me dit: « Viens Prune, on va au fort ». On prend la voiture, et on part. Il conduit prudemment, à l’économie, toujours. On ne parle pas ou très peu. Le chien, à l’arrière, aime à poser sa tête sur l’épaule de mon grand père qui conduit. Je voudrais faire pareil. J’aimerai ce moment qu’ils partagent, tous les deux. Mais je dois me contenter de les observer durant le trajet, en silence. Pas de musique dans la voiture. Rien que le bruit du moteur, le halètement heureux du chien, et c’est tout. Puis on arrive. Le chien saute de la voiture d’un bond. Il sait bien que même si mon grand père a pris la laisse, il ne lui mettra pas au cou. Il attend quand même le signal. Que l’homme lui donne bientôt, s’il n’y a pas de promeneurs visibles aux alentours. Un claquement de langue, de lèvres, que je n’ai jamais pu reproduire. Et le chien file. Je m’élance à sa poursuite, bondissant comme un elfe surexcité. J’aime cette sensation de liberté que l’animal ressent et qui me grise.

Ce que je préfère, c’est ces promenades en automne. Shooter dans les feuilles, courir sur ce matelas naturel, c’est un plaisir inouï. En général, cette ivresse dure une dizaine de minutes, à m’ébrouer, à sentir le vent sur ma figure. Puis, je prends place auprès de lui, calmée, et il m’explique. Il me dit les saisons, les feuilles, les arbres. Il m’explique les champignons, les oiseaux. Il me donne à goûter les mûres, qu’il va chercher en s’égratignant les mains, qu’on mange sur un coin de pierre, laissant dégouliner leur jus sur nos mentons. Nos mentons et nos mains bleues, qui seront c’est certain objet de récriminations tout à l’heure, de la part de ma grand mère, exaspérée par ces manières de gosses taquins et peu soigneux. Pour l’instant, on s’en fiche. Les fruits sont avalés bien trop vite, tout à notre gourmandise.

Mais j’aime aussi l’été, quand les coteaux sont brûlés de soleil, que l’herbe noircie craque sous nos pas, l’odeur qui sort de la terre, les trous vertigineux causés par les obus, dans lesquels je me laisse glisser. La guerre qu’il m’explique, pratiquement, sans jugement de valeur ni sur les uns ni sur les autres.

Quand on rentre, en fin de journée, souvent il reste des pommes de terre du dîner. Et mon grand père, précautionneux, méthodique, les fait rissoler tout doucement dans une poêle. Je n’en ai jamais mangé de meilleures. C’est fondant à l’intérieur, et extérieurement croquant. Mon grand père, c’est aussi l’homme des frites. Lui seul a le droit de toucher à la friteuse. C’est lui qui s’occupe de tout, du tranchage des patates jusqu’à la pré cuisson, et enfin la vraie cuisson. A la graisse de boeuf. J’ai juste le droit de les saler. Et pour moi, c’est un grand pouvoir qu’il me donne. J’y accorde une importance ridicule. Je tiens la salière comme si ma vie en dépendait. Comme une espèce de sceptre. Quand il me donne le signal, en fronçant un peu les sourcils, j’exécute mon mouvement de poignet, au ralenti, en profitant de chaque seconde, y mettant tout le sérieux dont une gamine de cinq ans est capable.

J’ai tellement d’amour pour lui. Dans son éternel short en jeans, il fait son jardin. Sa peau de roux brûlée de soleil, les gouttes de sueur qui dégoulinent, son marcel qui se trempe dans le dos. J’en déborde. « Prune, viens ». Il me tend un physalis, qu’il cultive dan son potager qui me parait immense. Il installe les lourdes planches de bois dans la terre collante, pour planter carottes et poireaux, et je l’observe. De mon arbre. C’est lui qui m’a appris à y grimper. Placer les pieds de telle façon que l’ascension devient facile, quasi instinctive. Moi si maladroite d’habitude, je deviens un vrai petit singe dans les arbres. Prune domine le jardin. Prune voit bien plus loin que les framboisiers, les groseilliers à maquereaux, les rosiers à fleurs crémeuses. Prune pourrait presque conquérir le monde comme ça. Une pirate égarée dans les cimes, avec les branches pour appareiller ailleurs. J’ai longtemps conservé cet amour des arbres, le confort que je pouvais y trouver en hauteur. Je crois que c’est parce que les arbres sont mon grand père. Quand je mettais mes bras autour d’un tronc, quand je passais ma main sur l’écorce sèche, c’est son vieux cuir d’homme sans âge que je touchais. Je n’aurai pas osé lui dire, j’ai réfréné bon nombre de moments de tendresse avec lui, par une sorte de pudeur. Prune s’est blottie dans ses bras quelquefois, mais rarement. Dans des moments de grand vide. Quand les larmes menaçaient. Avant la rupture des digues.

Il a embrassé les yeux de Prune, ses doux cils papillonnants, il a caressé ses joues tendrement, en homme bourru qui sait à quel point le moindre geste de sa part a une importance capitale. Il a passé ses doigts dans les boucles blondes. Mais surtout, il lui a dit tout bas: « Prune ». Ce murmure presque inaudible, ce tout petit mot, j’ en sais le prix. C’est un trésor qui restera toujours enfoui en moi. Le secret entre lui et moi. Les années entre nous comblées par ces cinq lettres, la relation simple et sans complications qu’elles ont jalonnées. Dans les moments de doutes, aux heures sombres, il me suffit de les prononcer tout bas , comme une incantation. Et alors, je suis Prune, la petite fille adorée de son papy, celle à qui il ne peut résister, celle pour qui tout n’est que plaisir, joie, lumière. Prune. Un petit fruit sucré et acide à fois, elle est comme ça Prune. Avec lui, elle n’est que sucre, parce qu’il l’aime de toute son âme, sans se poser de questions, sans lui poser de conditions, sans lui demander de correspondre à quelque chose, ou de se transfigurer. Elle n’a qu’à être la petite fille qui s’émerveille des courses d’escargot avec lui, quand on peint des chiffres sur leur dos, et qu’on les regarde avancer, au ras du sol, allongés sur le ventre, pendant des heures. La petite fille à qui il réserve la glace à la straciatella, la meilleure, celle de la bonne marque, celle qu’il ne sort qu’aux grandes occasions, alors que d’ordinaire, il se contente d’une glace vanille d’une sous-marque. Pour Prune, il extrait le pot de straciatella du congélateur, et creuse, creuse, en y plongeant la cuillère. Il lui fait un bol énorme de glace. On dirait qu’il n’a aucune conscience de la capacité maximale d’un estomac de cinq ans. Il lui prépare la même portion que pour lui: Prune pourrait cacher son visage entier derrière le bol de glace. Elle sourit. Ils s’installent, lui dans son fauteuil, elle sur l’accoudoir, leurs épaules se touchant, et ils savourent. Ils n’entendent même pas la télé qui déroule un feuilleton à l’eau de rose. La glace fond délicieusement sur leurs langues, les petits morceaux de chocolat y restent un peu, comme des petites pépites, sucrées et amères à la fois, … Prune.

Mon grand père. J’aurai aimé le connaître jeune. J’ai vu des photos de lui, sa crinière rousse, son air à la fois serein et taquin, son nez légèrement en trompette, sa bouche un peu boudeuse. Il n’a pas l’assurance que je lui connais, mais on sent une sorte de pragmatisme chez lui, même tout jeune, même juste avant qu’il ne fasse son service militaire, qu’il ne parte pour l’ Allemagne. J’aurai bien aimé être là à son mariage, voir sa fierté à côté de ma grand mère. Fierté pour un fils de paysan d’avoir dégotté une jolie femme comme elle. Il s’en mordra les doigts plus tard, il aura toute la vie pour ça, surtout que la beauté de ma grand mère ne sera qu’un météore de jeunesse. Elle aura tôt fait de se faner, le travail, les soucis, les enfants, et probablement son caractère contribuant à durcir ses traits, à pâlir ses joues, à amincir sa bouche. Mais à leur mariage, il est si rayonnant. On devine le gamin qu’il a été. Les heures entières à parcourir la campagne, à guetter les sifflements des oiseaux, à jeter des cailloux dans les rivières pour faire des ricochets.

Mon grand père, ma balise. Mon confort.

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2 Réponses to “#2: Prune”

  1. c.a.dit. 24 août 2010 à 12 h 32 min #

    De l’émotion, en barre…
    Pfuiiiiiii
    Merde alors !
    c’est au scalpel !
    bravo !
    désolé Sandrine mais je ne trouve pas les mots !

  2. El Touristio 11 septembre 2010 à 14 h 17 min #

    Déjà fini ? Je l’aurais lu pendant des heures ton article.

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