#3: Cosette

25 Août

Cosette. C’est lui qui m’a appelée comme ça la première fois. Et puis le reste de la famille a suivi. A 6 ans, je n’avais qu’une conscience limitée de ce que pouvait représenter un surnom pareil. Je n’y voyais qu’un prénom que je sentais , d’une manière instinctive, chargé de mépris. Je n’ai lu les Misérables que bien plus tard, mais à sa manière, ma grand mère m’en avait fait une sorte de pitch, comme on dit au cinéma. Cosette, la gamine malheureuse, chargée des corvées. Cosette aux mille larmes.

C’est lui qui m’ a rebaptisée ainsi. Je l’ai détesté de suite ce surnom. J’étais pour lui trop tendre, trop émotive, il fallait m’endurcir, me bousculer un peu pour me rendre combative. C’était pour mon bien parait il. Ses manoeuvres ont commencé quand ma mère s’est trouvée enceinte de lui. Enfin. Son premier vrai enfant ! Moi, je n’avais été qu’une ébauche, qu’un moyen de tester sa toute puissance de père. Sur moi, il lui était facile d’essayer, et même de se tromper. Quelle importance après tout. Même s’il se plantait, je n’étais pas sa fille. Juste sa belle fille. Je n’ai jamais su grand chose de lui. Il a toujours conservé une part de mystère. Étrange tradition familiale que de toujours flouter les origines des gens. Sur un ton mystérieux, ma mère me disait: « Tu sais, il y a une période de sa vie où on ne sait pas où il était, ni ce qu’il faisait ». Et pour mon imagination déjà fantasque et prompte à s’enflammer, il n’en fallait pas beaucoup plus: était il une sorte d’agent secret, encore mieux que James Bond? Avait il commis des actes répréhensibles, qui avaient nécessité une disparition au moins pour quelque temps? Avait il déjà une autre famille ailleurs?

A six ans, il était pour moi simplement mon papa. Ou du moins ce qui en faisait le mieux office. Il n’y a que lui que j’ai appelé comme ça, puisque mon père, le biologique, est parti avant que je ne fasse le difficile apprentissage de la parole. Mon premier « papa » l’a été pour ce bel homme encore, moustachu, aux cheveux noirs de jais, aux yeux acier, à la bouche serrée. C’est vers lui que je me suis tournée, aux premiers bobos, pour qu’il me console. C’est lui qui m’a fait sauter sur ses genoux. Je m’en souviens bien. S’il n’aimait pas particulièrement l’exercice, je le soupçonne de l’avoir fait comme pour s’entraîner, se préparer à ce qui allait venir, avec son fils. Bien sûr, il était évident pour lui que ce serait un fils, un garçon, un héritier. Il ne pouvait pas en être autrement. D’ailleurs, à l’échographie , le gynécologue l’avait bien confirmé.

Quel ne fut pas son étonnement dès lors quand au lieu du petit gars tant attendu, il y a une petite fille. Pas très jolie qui plus est. Tête déformée par les forceps, rougeaude. Comme tous les nouveaux nés, c’est vrai. Mais il n’émane pas d’elle cet espèce de charme indéfinissable qu’ont les nourrissons, et les touts petits enfants, qui fait qu’on s’attache à eux. Non, elle c’est juste un petit paquet de chair vagissant. Une déception. Pour lui, pas pour tout le monde. Moi, je suis fière d’avoir une place différente grâce à cette petit chose, cette petite soeur. Je suis la grande maintenant. J’ai une sorte de petit pouvoir. Quelque chose me rapproche du monde des adultes. Si j’avais su comment ça allait se dérouler, j’aurai peut être moins jubilé. Pour l’instant, je m’installe confortablement dans le fauteuil, gravissime dans mes six ans. Je n’ose pas respirer trop fort de peur de l’éveiller, et je suis tellement tendue que j’arrive à distinctement percevoir les battements de mon coeur dans les oreilles. Ça bourdonne, le sang afflue, à un rythme régulier, un peu plus rapide que la respiration presque imperceptible de ce petit paquet de chair contre mon ventre. J’aime sentir son odeur de bébé. Le lait un peu suri, qui dégage cette odeur caractéristique aigrelette, le Mustela qui sera pour moi toujours associé aux nourrissons, cette espèce de transpiration sucrée qui lui couvre le front parfois. J’aime passer mes doigts très doucement sur ses cheveux qui sont comme des plumes d’oiseaux, d’un noir de jais. J’aime cette petite soeur. De tout mon coeur d’enfant, de toute ma force, moi haute comme trois pommes.

Son attitude à lui est plus compliquée. Passée la déception des premiers jours, et les reproches adressés à ma mère, qui n’a pas été capable de « faire convenablement le boulot », il développe avec elle un amour-passion. Elle devient sa chose, son trésor, son Graal. Il se remplit de mysticité pour elle. Je n’existe plus, ou si peu. Ma mère, trop exténuée, ou égoïste pour s’en apercevoir ne fait rien. Et notre relation glisse, tout doucement. De cette pseudo filiation, on passe à une sorte de tolérance à peine voilée. Je ne suis pas sa fille, mais au moins, j’ai une utilité.

Dans ma volonté de plaire, je m’applique encore plus que jamais à être ce petit animal inoffensif, cette petite créature paisible, que l’on peut poser dans un coin et oublier à sa guise. Je fais plus. Je rends de menus services. J’apprends à faire la vaisselle, en triant bien. D’abord les couverts, et les verres, que je plonge dans l’eau brûlante et mousseuse, à en avoir les doigts écarlates. Puis les assiettes. C’est ce que je préfère faire. Le doux mouvement circulaire qu’il faut imprimer, devant d’abord, derrière ensuite, a sur moi un effet presque hypnotique. On termine par les casseroles et les plats. On rince bien, on essuie précautionneusement.

Je passe le balai.  » Dans les coins » hurle ma mère, « Quand vas tu le comprendre? C’est pourtant pas compliqué… ».

Je range les vêtements dans ma chambre bien sûr, mais aussi dans celle de mes parents. Ce que je préfère, c’est ranger ses dessous à elle. Elle a un tiroir à frous frous magique. Il y a des culottes de toutes formes: strings, tangas, boxers, à foison. Dans toutes les matières: soie, dentelles, satins, ou simple coton. De toutes les couleurs: rouge feu, rose poudré, bleu turquoise, vert d’eau, noir, blanc écru, jaune d’or, violet, des bicolores, des imprimées … Des irisées, des brillantes, des mates, des fines comme des toiles d’araignées, des épaisses et honnêtes culottes de femme rangée, des à rubans, à volants, à pois, des assorties aux soutien gorges, des usées presque jusqu’à la corde, des neuves encore, des tentantes, des moches, des irréelles, des fonctionnelles, des chatoyantes, des modestes, des improbables, des indéfinissables, des zébrées, des culottes gaines, des culottes hors fonction, des rebelles, des culottes bons marchés, des précieuses, des culottes de marché, des culottes de grandes dames, des emboitantes, des obscènes, des régressives, des douces, des sévères, des culottes de récession, des luxueuses, des molles, des paresseuses, des énergiques, des complètement dingues, des non culottes, des déni de culottes, des absences de tissu, des froufroutantes, des exubérantes, des hurluberlues, des pratiques, … Je plonge parfois la main dans le tiroir, au hasard, juste pour éprouver la sensation des tissus divers sur la peau de ma main. J’ai l’impression que je n’atteindrai jamais le fond du tiroir, tellement ce foisonnement semble sans limite. Ce sont des moments de voluptés un peu en dehors, volés au temps. Mes petites joies non autorisées. Je ne sais pas comment elle aurait réagi devant cette enfant aux joues rosies de plaisir innocent, découvrant la sensualité de la caresse d’un tissu sur la main, ni comment moi j’aurais réagi. Me serais je cachée, cramoisie de honte, ou bien me serais excusée? Un peu des deux sûrement. Je m’excusais même d’exister à certains moment, alors il n’y aurait rien eu d’étonnant.

Cosette. C’est lui qui m’a appelée comme ça la première fois. Je montais une manne de linge à l’étage, avec la plus grande difficulté. Mes petits bras peinaient à tenir le panier à linge correctement, et je m’aidais comme je pouvais de mes genoux, de mon ventre, tendant mes cuisses au maximum pour y arriver. Et c’est là que sans se lever pour m’aider, il a lâché, un peu dédaigneux: « Cosette ».

Cosette trie le linge. Cosette va à l’école. Cosette apprend à lire. Et heureusement, elle apprend vite. Cosette entend certaines choses parfois. « Grosse vache », « Connasse », « Vieille peau », « grosse paysanne flasque » … Et elle est bien contente qu’il ne l’appele que Cosette finalement. il aurait pu trouver bien pire. Il ne hurle pas, ne crie jamais. Il ne semble pas à Cosette l’avoir jamais entendu élever la voix. Non, lui il siffle entre ses dents serrées. Le sourire est rare chez cet homme là. Sa bouche reste pincée en permanence, comme quelqu’un qui mangerait des citrons ad vitam. C’est l’image qui vient le plus souvent à l’esprit de Cosette.  » Comme s’il mangeait en permanence des citrons. » Un truc amer acide qui ne passe pas, qui ne passera jamais. Comment peut on sourire la bouche pleine de citron? On ne peut pas.

Le seul moment où son visage anguleux s’adoucit un peu, c’est quand il est près de sa fille. Son « bébé charmant ». J’entends les litanies qu’il lui récite inlassablement. Mon bébé charmant… Il n’a jamais trop de mots pour elle, il ne s’en repaît pas. J’aurai beau être docile, gentille, aussi blonde et mignonne qu’on peut l’être, jamais je n’aurai cette valeur là. Jamais il ne me regardera avec les yeux avec lesquels il la dévore. Jamais il n’aura cette dévotion pour moi.

Cosette ravale ses larmes. Rien ne sert de pleurer puisqu’on ne peut rien y changer. Rien ne sert de montrer qu’on est atteint puisque de toutes façons, personne n’y prêtera attention. Alors Cosette sourit, de toutes ses dents. Sauf celle qu’elle a perdu bien sûr, au goûter d’anniversaire l’autre jour. Cosette imagine que deux élastiques invisibles tirent le coin de ses lèvres vers le haut, domestiquent ses mâchoires, et elle sourit. A contretemps, à contrecoeur. Contre vents et marées. Pas pour qu’on l’aime. Mais au moins pour qu’on ne la déteste pas.

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Une Réponse to “#3: Cosette”

  1. c.a.dit. 25 août 2010 à 9 h 23 min #

    « Chez ces gens là Monsieur… »

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