#4: Didi

26 Août

Didi. Un simple redoublement d’une syllabe. Rien de bien sorcier. Je ne sais pas d’où elle a sorti ça. Elle n’est pas particulièrement imaginative. Enfin je ne crois pas. Elle … Je ne sais pas ce qu’elle fait en fait.. ni qui elle est. A quoi elle pense. Si elle rêve? Ce qu’elle aime. Je sais qu’elle peut passer des heures à regarder le tennis à la télé, j’ai le souvenir assez net des courts de tennis orange, du bruit de la balle, lancinant, récurrent, des ahannements des joueurs, des petits ramasseurs de balles qui détalent à toute allure, des scores mystérieux pour moi. A part ça, elle est un mystère. Mystère est peut être un drôle de mot, parce qu’à proprement parler, elle ne soulève pas de curiosité outrancière. Elle est. Et puis c’est tout. C’est comme ça.

Parfois, quand j’invente des personnages pour me créer mes premières histoires, celles qui ne passent pas encore par l’écrit, mais que je me joue à l’infini dans la tête, elle apparaît, comme une sorte de marshmallow humain. Pas seulement parce qu’elle est grosse. Pas seulement parce que je crois ne l’avoir jamais vu autrement qu’habillée d’un jogging informe et d’un sweat sans âge et sans couleur. Pas seulement parce que je ne la vois jamais que comme statique, effondrée. Effondrée dans le canapé. Effondrée sur sa chaise à table. Effondrée sur un fauteuil d’extérieur sur la terrasse. Elle est la personnification de l’effondrement à elle toute seule. Si on cherchait la définition de ce mot au dictionnaire, elle devrait s’y trouver, comme exemple. Pourtant elle est jeune, toute jeune même… Elle doit avoir l’âge que j’ai maintenant, encore dans la vingtaine, la trentaine approchant à petit pas. Elle dégage une impression de créature sans âge, sans sexe, sans but… Je ne sais pas pourquoi.

D’une certaine manière, elle est rassurante, absorbante. Je crois qu’aucun coup ne pourrait avoir de prise sur elle: elle les subirait, placidement, se contentant de répercuter une onde de choc tremblotante. Souriant invariablement. Je l’aime bien. Je l’aime tout court. Comme on aimerait un animal de compagnie toujours d’humeur égale. Une espèce de bon gros chien au regard un peu perdu, mais affectueux.

Marshmallow. Quand elle me prend dans ses bras, je me demande jusqu’à quel point je vais m’enfoncer dans sa chair, si je ne vais pas y rester coincée. Son cou énorme, le pli à la base, les épaules comme deux grosses sphères, la poitrine sous forme de renflements. Ce n’est pas des seins qu’elle a, c’est un dégoulinement de chairs, une pyramide de peau et de graisse, à l’architecture compliquée. Ils se confondent avec le ventre, sous le tissu mou, c’est comme une succession de vagues roulantes et pourtant immobiles. J’ai un peu peur qu’elle ne m’engouffre toute entière, si je me colle trop à elle. Qu’elle ne me bouffe, qu’elle m’engloutisse. Je me vois disparaître pour toujours, englobée à elle, juste un ruban rouge qui dépasserait d’elle signifierait que je suis là, quelque part, à l’intérieur.

J’aime bien pourtant son contact. Elle a une peau extraordinaire. La plus douce que j’aie jamais senti. On la sent fragile, et pourtant, c’est comme une soie précieuse. Même la couleur de cette peau est fascinante. Elle n’est pas tout à fait rose, pas seulement blanche. Elle est comme éclairée de l’intérieur, comme si des néons couraient en dessous, et lui donnaient cette sorte de luminescence magique, irréelle. La voir, la regarder est une merveille… Alors la toucher. Sous mes doigts enfantins, elle est velours, satin, dentelles. Moi qui ai encore les articulations menues, la peau de bébé, j’ai pourtant l’impression à ses côtés que je suis la toile de bure, et elle le taffetas. J’ai les doigts gourds, je me sens d’une monumentale grossièreté avec ma peau marquée de bleus, tatouée, zébrée de coupures, vestiges de mes ascensions arboricoles par rapport à la délicatesse arachnéenne de son derme. C’est son unique et seul raffinement. Elle n’aime pas les parfums. Elle ne se maquille jamais. Son apparence ne la tracasse pas le moins du monde. Ses cheveux sont filasses et sans éclat. Mais sa peau…

Avec elle, j’ai un lien particulier. Je suis sa nièce, et sa filleule. Je ne l’ai jamais appelée Tante. Elle est ma marraine. Celle à qui je ne parlerai pas mais à qui je peux tout confier. C’est certain. Elle est une éponge. Si je pouvais, si les mots franchissaient mes lèvres, je sais ce qui se passerait. Les mots aiguisés comme des poignards s’émousseraient, elle arrêterait les flèches décochées en leur faisant perdre leur but, mes pensées précises et pointues deviendraient des borborygmes incompréhensibles, une musique instrumentale sans plus aucune consistance ni sens. Elle noierait mes doutes, mes peurs. Elle a un sourire permanent, ce qui nous rapproche, certainement, mais alors que le mien est un sourire de façade, destiné à tromper l’ennui, l’ennemi, le désamour, le sien est un contentement béat, celui qu’arborerait sûrement les bêtes de somme à la fin d’une journée harassante mais productive.

Je ne la pense pas particulièrement intelligente. Je commence déjà à développer ce mépris pour ceux qui n’ont pas ma vivacité d’esprit, ou ma mémoire , mes facilités pour piger quelque chose, plus vite et plus fort que les autres. A l’école, j’ai compris à quel point ce serait facile pour moi. Tout me semble trop simple, trop enfantin. La lecture et son apprentissage? Une formalité… Surtout parce qu’outre le fait que ça ne représente aucune difficulté majeure -il s’agit simplement de discipliner son cerveau à un certain format de fonctionnement, ce n’est pas bien compliqué, une fois la formule trouvée, ça roule- je sais, j’ai pressenti que les livres seront pour moi quelque chose de très important, voire de capital. Lire revêt pour moi tous les atours de la liberté. C’est sans fond. Sans fin. Je n’en suis encore qu’aux prémisses, mais j’ai déjà cette conscience aiguë des autres. Très vite, je vais apprendre à cataloguer les gens: Les gens ne présentant aucun intérêt, parce que d’une intelligence grossière, voire vulgaire. Une intelligence de survie. Ceux qui s’en sortent pas trop mal, et qu’à condition d’être un peu habile, je peux dominer facilement. Il suffit de détecter une faille chez eux, et d’y appuyer un peu. Ce n’est pas bien compliqué. Les autres: mes égaux. Ceux avec qui je suis le plus mal à l’aise. Parce que j’ai l’impression que s’ils le voulaient, ils pourraient lire en moi comme un livre ouvert. Qu’ils sauraient. Que derrière mes yeux baissés couve une flamme que je m’efforce de dissimuler. Parce qu’il est trop tôt encore pour moi. Que je ne suis qu’une gamine. Grandie un peu trop vite dans la tête, mais physiquement emprisonnée dans le corps ridicule d’une enfant de sept ans. Didi. Ça donne une idée de mesure de la perception qu’elle, pour ne pas dire les gens ont de moi. Didi. C’est doux et innocent, c’est presque un mot de bébé. On ne donnerait pas un surnom pareil à une personne adulte, ça ne collerait pas. Mais mon image de petite fille modèle entre parfaitement dans les cases.

Elle se traîne. Je crois que j’ai très vite associé à elle certains mots: chômage, paresse, ronronnement. Elle pourrait être un gros chat repu, dont les moustaches ne frémiraient même pas à la vue d’une souris, parce que trop bien nourri. Trop gavé. Quelquefois, quand elle se déplace, par extraordinaire, toujours par nécessité de satisfaire à des besoins physiologiques bien précis, j’ai la tentation de regarder par terre, pour voir si à l’instar des gastéropodes, elle ne laisserait pas une trace brillante sur le sol.

J’aime bien les mille et une façons qu’elle a de m’appeler Didi. Elle peut donner à ce petit mot pleins d’accents différents. Elle n’est pas du genre à jouer avec les mots. Elle se limite à un vocabulaire essentiel. Mais elle a le don de moduler les sons, de leur donner une personnalité, une couleur. Didi passe par toutes les harmonies, par toutes les gammes, par toutes les nuances de l’arc en ciel.

D’elle, je retiens pleins de choses. Bizarrement, c’est une des omniprésentes figures féminines, et pour moi, elle est comme asexuée. Je me construis surtout, et j’en ai conscience, par rapport aux hommes, qu’ils soient manquants, trop présents, intimidants, dérangeants, … Très tôt, j’ai appris à m’en défier, à savoir qu’on pouvait les utiliser pour parvenir à ses fins, qu’ils pouvaient être dangereux, addictifs. L’homme est un poison nécessaire dans ma vie. Longtemps, je les aurais un peu méprisés, et un peu craint. A l’heure de tomber amoureuse, à l’heure des premières découvertes sensuelles en leur compagnie, je mettrai un point d’honneur à ne jamais trop me laisser toucher. Pas le coeur. Le corps, sans problème, ou presque. Refuser de tomber amoureuse, refuser de se donner complètement. C’est les stigmates que je garderai longtemps de ce rapport compliqués aux hommes de mes sept ans. Aux hommes des femmes de mes sept ans. Les femmes, c’est autre chose… Qu’elles soient en couple, et je n’en ai que des images… Comment le dire justement? Pitoyables? Pathétiques? L’amour, que j’entre lis dans mes premiers déchiffrages de bouquins, ça ne ressemble pas à ce que je vois au quotidien. Bien entendu, je ne vis pas dans un donjon… C’est peut être pour cela que les hommes des femmes de mes sept ans ne sont pas des chevaliers héroïques? Que les baisers qui concluent toute bonne histoire qui se respecte sont plutôt des insultes, giflées à tout va? Au moins, avec elle, avec marraine, je suis tranquille. Pas d’homme à l’horizon. Même si ma grand mère n’a pas assez de soupirs, pas assez de « et alors, et toi, c’est pour quand? « . Elle résiste. Ce n’est sûrement pas le mot juste: disons plutôt qu’elle tient le cap. Timidité? Amorphisme? Absence de désir? Ça m’arrange bien moi. Elle est tout à moi comme ça. Je peux la monopoliser durant des heures, lui raconter des histoires à dormir debout, la gaver de bonbons. Elle se comporte avec moi comme un bébé heureux. Je parviens, après quelques tours de passe passe à subtiliser la clé du fameux tiroirs à bonbon, chez ma grand mère, où le moindre de ces délices est rationné, comptabilisé, archivé, et j’y plonge la main, pour en extraire la plus grosse poignée qu’il me soit possible. Puis je m’installe près d’elle. Je tire une chaise derrière le fauteuil. De là, en hauteur, derrière elle, je vois sa gorge trembloter, palpiter. Elle renverse la tête en arrière, ouvre la bouche. Et je laisse glisser les bonbons, quelquefois un par un, en faisant durer, parfois plusieurs à la fois. La bouche remplie, elle mastique, consciencieusement. Pratiquement. Un vrai bébé heureux de sa panade. Une panade bien particulière: carrés ananas, belga, bouts de réglisse, jus noir, chiques au rhum, bonbons anglais, lards, menthes glaciales, cerises haribo, berlingots, caramels, mokkatines, napoléons au citron, éclairs, fruitellas, …

Didi. Didi écoute le coeur de marraine, la tête posée sur sa poitrine énorme. Il a l’air de battre tellement loin. Didi pourrait partir vers ce loin. C’est un loin exotique. Un loin rêveur, un loin qui n’existe que dans la tête de Didi. Elle le sait. Elle sait bien à quel point cette idée est loufoque, parce qu’il n’y a pas plus matériel, ancré dans la réalité que sa marraine. Personne de plus irrémédiablement terrien. Mais quelque part, sa face de lune bienveillante doit pousser Didi à développer son imaginaire encore mieux. Encore plus.

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Une Réponse to “#4: Didi”

  1. c.a.dit. 27 août 2010 à 12 h 12 min #

    j’ai terriblement envie d’un bonbon !
    Cette gallerie de portrait intimistes et fouillés qui parlent autant de toi que d’eux me ravit.

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