#8: Pleurnicheuse

1 Sep

C’est à la première larme versée qu’on m’a rendu un nom. Il a fallu que l’eau coule pour que je reprenne de la densité, que je recommence à exister. Ça n’a pas été calculé, ni même voulu. Ces gouttes de rien, ces perles salées, longtemps je ne leur a pas laissé voix au chapitre. J’ai bien appliqué la recette qui marchait: relever le coin des lèvres, plisser les yeux, montrer les dents, pas trop… Jusqu’au jour où. Ça n’a plus suffi. J’ai senti ce tremblement dans ma gorge, cette espèce de vague noueuse remonter, et est venu le temps de l’humide. Le règne absolu et sans partage de l’humide. Une sorte de mousson de larmes. Perpétuellement, elles étaient là, tapies. Elles n’attendaient qu’une chose: qu’on ouvre un peu la porte, qu’on leur laisse le champ libre. D’effacée, je suis devenue solitaire. Pas pour le plaisir d’être seule, pas juste pour ça. Je tenais à être seule avec elles. Je les découvrais, les apprivoisais. Dans toute leur diversité, dans leur biotope continuellement enrichi, à toujours me surprendre. Quelquefois, grosses, rondes, larmes molles, un peu paresseuses, un peu se traînant… Des larmes faciles, un peu trop premier degré, de celles qui passent leur existence sans laisser de traces, un peu futiles, un peu inutiles. Celles là, elles viennent comme elles sont, par excès de fatigue, par lassitude. Elles s’avachissent sur les joues, elles viennent taquiner un peu le coin des lèvres, mais sans plus.

Parfois, elles déboulent comme des furies, guerrières, bousculant tout sur leur passage, piquantes, exigeantes. Un flot impérieux, vagues d’écume, bouleversantes. Épuisantes. Éreintantes. Spasmatiques. Elles vous prennent là, au bord du coeur, et ne vous lâchent que quand elles sont à bout de vous, quand elles ont réussi à vous écoeurer , à vous donner la nausée. Elles usent de vous jusqu’à la lie, elles ne prennent pas seulement en otage vos canaux lacrymaux,mais l’ensemble de votre corps: vos épaules se raidissent, votre ventre se noue, votre thorax se soulève, hoquette. Elles ne vous laisseront tranquille qu’une fois qu’elles vous auront lessivés, essorés, vidés.

Souvent, elles coulent sans y penser, comme on ouvre un robinet: débit régulier, sans effort apparent, sans déclencheur précis évident que la simple libération mécanique de fluides internes.

Alors, quelquefois, puisque tout semble échapper à mon contrôle, puisqu’après tout je ne maîtrise pas grand chose, elles deviennent le centre d’un univers, de mon univers. Sur elles, j’ai une emprise, je peux les retenir, je peux les convoquer, puis les révoquer sans autre forme de procès. Je prends un plaisir terrible à ça. C’est la seule chose que je domine un peu, alors elles deviennent mes compagnes. Je me réfugie, je m’isole. Et je les laisse venir, je les appelle. Ma solitude est le prétexte à ce plaisir fou de me sentir vivante, de sentir le sel sur mes joues, le prélude des yeux qui débordent, les joues microsillonées, les lèvres humectées légèrement. Bizarre que cette gosse qui s’enferme pour pleurer, comme d’autres s’enfermeraient pour jouer à des jeux interdits.

Parfois, elles s’échappent de moi involontairement, alors que je ne l’aurai pas voulu, quand il y a des autres. Et c’est comme ça qu’on me renomme: pleurnicheuse. Parce que je suis constamment au bord des larmes. Insatiable. C’est sans fin. Un mot quasi sans importance, une difficulté, et elles déboulent. Au départ, j’arrivais à contenir leur flots, à les retenir jusqu’au moment où enfin seule, elles pourraient à leur aise couler le long de mes joues, rouler dans mon cou, saler mes lèvres. En sentant ce goût si particulier sur ma bouche, je commencerai à sourire, un peu, et finalement, le pourquoi , la raison de leur apparition serait complètement occultée par le plaisir physique du lâcher prise, de l’humide, après les longues années de sécheresse. Je ne suis pas un robot, puisque j’arrive à pleurer. Je me sens tellement vivante à ces moments là, que je prolonge artificiellement mon chagrin. J’en viens à me provoquer de petites douleurs, pour qu’elles viennent plus facilement. Ma maladresse me seconde pas mal. D’insensible je deviens hyper réactive. Jusqu’au jour où…

La domination n’est plus entre mes mains: le jour où j’ai versé ma première larme devant lui, j’ai perdu la partie. Non seulement ça ne l’a pas ému, mais en plus il m’a méprisée. Ce qui me maintenait dans une illusion de toute puissance, dans ma naïveté, pour lui n’était qu’un aveu de faiblesse. Never complain, never explain. Ça lui va comme un gant. Les larmes, on les traite par le dédain. Et les filles qui pleurent… Même si elles ont huit ans, et que c’est pour elle un défouloir, c’est méprisable.

Elle. Elle ça la rend dingue mes larmes. Je ne sais pas bien pourquoi, mais mon menton qui tremble, mes yeux mouillés, appelle chez elle les accès de violence. C’est ainsi que les premières gifles tombent. Étrangement, je ne ressens quasi pas la douleur, je ne ressens que la honte. La gifle, surtout au visage, est la pire des violences. Pas seulement parce qu’elle laisse des traces, marques rouges qui parfois passeront au bleu. Elle nourrit mon tempérament mélodramatique à son insu. Ce qu’elle fait pour se calmer, ne fait qu’exacerber ma petite entreprise de production de larmes clandestines. Se jeter sur mon lit, et pleurer. Jusqu’à en être ivre. Elle a ouvert en moi un gouffre qui se nourrit de ces scènes là. Qui en a besoin presque. Si je ne sens pas la douleur, ou si peu, j’ai parfaitement conscience de cette sensation absolue d’existence que j’ai à ce moment là. Quand je vois s’approcher sa main comme au ralenti, que je sens l’impact sur ma joue, le claquement sonore, je vis. D’autres existent par les caresses. Moi j’existe dans les larmes et la douleur.

Pleurnicheuse. Il m’appelle comme ça maintenant. IL dit des choses dures, il me dit: si tu continues, on va t’emmener chez le psy. Comme ta mère ». Il sait que c’est bien la chose qui pourrait m’effrayer le plus au monde. Il me dit: « tu n’es pas normale ». Et je le crois. Je pense être mentalement dérangée, comme elle. Je ne sais plus ce que je dois faire, quelle position adopter. Je sais que je ne peux plus faire semblant de sourire, je sais que je dois arrêter de pleurer. Je voudrais ne rien ressentir. Ni cette haine qui commence à monter en moi, contre lui. Ni ce désir fou d’être aimée, et qui je le sais, ne sera pas comblé. Il ne le veut pas, elle en est incapable. Je comprends à quel point les émotions peuvent être des armes, à retourner contre soi, à utiliser contre les autres. Je m’invente d’autres vies, je me réfugie dans des scènes imaginaires, j’allume des projecteurs sur ce que je pourrai, voudrai, devrai vivre. J’apprends doucement que les larmes, comme les sourires, peuvent être factices ou réelles, mais que toujours elles ont un impact. Qu’il est facile de tromper l’autre, et de lui faire croire des choses, des fantasmes, des vies rêvées. Parce que souvent, on ne veut percevoir de l’autre que ce qui nous arrange. Il est rare de creuser jusqu’à l’essence d’un individu, jusqu’à la petite créature perdue entre les contradictions, les faux semblants, les habits de lumière, la théâtralité. Ces fossoyeurs de l’âme, on n’en rencontre pas souvent dans sa vie, des personnes qui vous mettent à nu, complètement, ôtent les fards, déshabillent vos mensonges.

La plupart du temps, la construction d’un personnage suffit à satisfaire la petite curiosité des gens. Et je sais faire. C’est exactement ça: je me découvre le don. Actrice. Je suis une grande actrice. Je sais faire les larmes, je sais faire les sourires. Je sais faire la vie en plus grand, en plus noir aussi. A partir de maintenant, je vais me composer. Je ne vais plus seulement être. Qui voudrait d’une blondinette fade et passe-partout? Personne.

Je dois faire mieux qu’être moi. Être moi, ce n’est pas suffisant.

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