#9: Sansan

5 Sep

J’ai toujours eu horreur qu’elle m’appelle comme ça. Ceci dit, le fait de lui dire n’a rien changé. Je dirai même qu’il a accentué le phénomène. Nos relations ont toujours été comme ça. Un rapport de force, un mélange entre amour maladroit et excessif, et haine larvée. C’est ainsi. Elle ne peut s’empêcher de me faire du mal, même si je soupçonne qu’au fond d’elle même, ce n’est pas vraiment ce qu’elle veut. Pour l’instant, j’en suis encore à lui chercher des excuses, à la dédouaner. Je me dis qu’elle n’est pas heureuse, que peut être ma présence l’empêche de l’être, que consciemment ou non , elle me le reproche. Ma mère et moi. Relation ambivalente au possible. Jamais dans la demi mesure. Elle ne sait pas aimer, elle adore. Elle ne sait pas détester, elle hait. Pas de juste milieu, pas de compromis. Pas de place pour l’indifférence, ou pour un sentiment serein. Ce n’est pas comme ça qu’elle fonctionne. Vivre avec elle, c’est jouer à la roulette russe en permanence, c’est tutoyer les sommets et les abîmes en deux minutes.

Elle est complètement, tragiquement, euphoriquement instable. Je n’ai pas de souvenir de moment simplement tendre et calme avec elle. C’est toujours des moments de violence. Violence d’un amour étouffant, quand elle me serre contre elle, jurant que je suis ce qu’elle a de plus précieux au monde, violence de ses actes quand je lui sers de défouloir, violence de ses mots. Elle sait parfaitement les utiliser, et acquiert à ces moments une sorte de maîtrise totale effarante. La gamine immature qu’elle est la plupart du temps, incapable de se poser deux secondes, incapable même de jouer à l’adulte, devient une personne autre. En écrivant ces mots je me rends compte que je lui ressemble beaucoup au final. Nous avons hérité du même terrain de jeu, du même espace, avec ses fosses, ses failles, ses montagnes abruptes. Nous ne pensons pas l’aménagement de la même façon heureusement. Et si l’excès est une constante qui nous rapproche, la façon de s’en servir n’est pas identique. Peut être parce que je suis plus consciente qu’elle du danger. Que je place des garde-fous qu’elle n’a pas pas pu/ pas voulu se donner ?

Sansan. Je n’aime pas ça. Je déteste ce surnom niaiseux, et surtout la façon qu’elle a de le prononcer, en avançant un peu la lèvre inférieure, ce que lui donne un air simiesque ridicule, en détachant les deux syllabes. Son attitude est parfois, souvent celle d’une enfant de cinq ans. C’est aberrant. Je suis bien plus adulte qu’elle. Parfois, c’est vrai, c’est plutôt drôle. D’un coup, on ne sait quelle mouche la pique, elle pousse le volume de la musique à fond, et se met à danser. Chorégraphie délirante sur des morceaux de rock des groupes de son adolescence. Elle connaît les paroles par coeur, les mime avec un entrain communicatif. D’ailleurs, elle ne me laisse pas le choix: je dois me joindre au spectacle, et moi aussi me mettre dans le rythme. On ne sait jamais quand ça commence, mais quand ça y est, elle est à fond. Je l’observe à la dérobée, je vois ses yeux mi clos, sa bouche articuler les paroles, et souvent un léger sourire se forme. On ne peut pas dire qu’elle sait danser, ni même qu’elle bouge avec grâce, mais elle est tellement appliquée dans ce qu’elle fait que le spectacle en devient fascinant. Hypnotisant. Parfois, j’en oublie de bouger moi même. Et elle me rappelle à l’ordre. Secoue toi. Bouge. Alors j’obéis. Je me contorsionne, au début un peu à contrecoeur, puis finalement je prend le rythme. Ça peut durer de quelques minutes à une demi heure. C’est toujours elle qui donnera le signal de fin, en coupant brusquement le son, quelquefois au milieu d’une chanson. Ça vient comme ça repart, on ne sait jamais quand ni pourquoi exactement. C’est totalement elle. Elle est comme ça.

D’autres fois, je la trouve prostrée dans la cuisine, au milieu des épluchures de carottes, pleurant. Je ne sais pas pourquoi non plus. Tout ce que je peux faire, c’est tenter de la consoler. Je l’entoure, ou plutôt je voudrais l’entourer de mes bras, je pose ma tête sur son épaule, et je lui parle tout bas, comme on fait à un enfant qui fait un cauchemar pour le rendormir. Je murmure à son oreille. J’ai un peu l’impression qu’elle est un cheval, un cheval qui se cabre, un de ces animaux rétifs, rendus fous par on ne sait quoi, et dont la terreur ne peut s’apaiser qu’avec énormément de patience et de douceur.

C’est compliqué la vie avec elle. Et encore, là, ce n’est que le début. Sansan n’est que la partie émergée de l’iceberg…

Sansan s’applique à être plus ou moins transparente. En tous cas à suivre ses sautes d’humeur, il est plus facile de ne pas être la proie d’un fauve en adoptant un comportement similaire au sien.

Je n’essaye pas de comprendre pourquoi, ce qu’elle vit. Je constate juste. Que ce n’est pas un modèle d’équilibre, ou de constance. Que c’est difficile pour elle de rentrer dans une norme. Elle est par essence extravagante. Sa façon de s’habiller, de se comporter, tout en elle rejette la normalité de toutes ses forces. A un point ridicule. Et elle n’en a même pas conscience. J’ai honte d’elle à de nombreuses reprises, quand elle vient me chercher à l’école. Pas tant à cause de ses vêtements, que de son attitude. Elle arrive, et le monde doit s’arrêter de tourner pour elle. Elle m’appelle, tout en elle est ostentatoire. Tout dit: regardez moi. Et pour moi qui me glisse le long des murs, qui me grise pour qu’on ne me voie pas, c’est carrément insupportable. Le pire de tout, c’est que ça marche. Elle ne laisse personne indifférent. Elle n’est pas belle, mais elle dégage un truc… Certains parleront de charisme, d’autres de charme. Je ne sais pas quoi en penser. Ce qui est sûr, c’est que ma mère est une séductrice. Elle a un besoin viscéral de plaire, ou de déplaire, mais de susciter une émotion. Il faut que son passage éveille quelque chose. C’est sa façon d’exister à elle, ses petites satisfactions de la vie.

Je sais peu de choses de sa vie avant moi: ado rebelle, passionnée, apparemment, ça na pas été simple avec ses parents. Mais comme beaucoup d’autres, non? Une grossesse avortée très jeune, pas de drogue je crois, à part un ou deux pétards peut être, un grand amour de jeunesse parti au canada. Il se trouve qu’ils étaient également cousins… Apparemment, elle cultivait déjà le goût du bizarre, de l’excentrique.

J’ai vu des photos d’elle à cette période. Et elles me laissent une drôle d’impression. Elle a eu un destin avorté. Du moins, c’est ce qu’elle pense. Elle se rêvait danseuse classique, elle n’a jamais été autorisée à suivre un cours. Elle voulait aller à l’université, trop cher. Elle a eu quelques velléités artistiques: l’écriture en faisait partie. Elle n’a jamais persévéré. Le cinéma, ou en tout cas, le jeu d’actrice l’intéressait vraiment, et là, je suis quasi sûre qu’elle aurait pu percer, naturellement douée pour le mélo comme elle, ça devait forcément coller. Tout ce qu’elle a obtenu, c’est un petit rôle dans une production artisanale, dont elles nous rebat régulièrement les oreilles. Elle a fini par oublier ses rêves de grandeur et de gloire pour se jeter sur le premier garçon qui a bien voulu d’elle, l’épouser , pondre un gosse dans la foulée, et divorcer quasi aussitôt. Elle ne s’est jamais donné les moyens d’être heureuse.

Elle ne supporte pas la solitude: c’est comme ça que mon beau-père est arrivé dans notre vie. Ce n’était pas le plus beau, le plus adapté, celui avec qui ça marcherait le mieux, mais il était là. C’est tout ce qui comptait. Mal accompagnée peut être, mais pas seule. Jamais.

Au départ, je crois qu’elle a vraiment cru qu’un enfant, en l’occurrence moi, pourrait combler son vide affectif, l’empêcher de ressentir trop profondément cette morsure de l’être à qui il manque quelque chose. Je pense qu’elle s’est appliquée, qu’elle a tenté un investissement total de son amour, qu’elle a voulu faire de son mieux. Seulement, j’ai été un échec. Je n’ai pas suffi à garder mes parents ensemble, et je suis une entrave à son histoire avec mon beau père. Constamment entre eux, il a sur mon visage le reflet de cet autre qui il n’y a pas si longtemps encore partageait le lit de ma mère, étreignait son corps, détenait son coeur, ou ce qui lui en tient lieu. Je ressemble beaucoup à mon père. C’est probablement ça qui me met à distance. Gamine, tout du moins, parce qu’il est évident, que plus les années passent, et plus c’est à elle que je ressemble physiquement. Si on fait abstraction de la couleur de cheveux, ma mère étant aussi brune que je suis blonde, nous avons les mêmes yeux, le même regard, l’implantation de nos cheveux est sensiblement pareille, nos bouches semblent coulées sur le même moule. Seul mon nez droit, hérité du côté paternel et donnant à mon visage un peu de sérieux est différent du sien, court, et légèrement retroussé, qui lui confère douceur et sensualité.

Ma mère est une sensuelle. Pas besoin d’être grand clerc pour le deviner. Ça se remarque à la moindre de ses attitudes, dans le moindre de ses gestes. Elle bouge au ralenti, un peu comme j’imagine bougeaient les femmes des harems, pour s’attirer les faveurs du sultan. Il émane d’elle une sorte de force, de magnétisme, elle a un peu de cette tranquille assurance des gens habitués au plaisir, à qui il n’est jamais refusé. Si sûre de ses appâts, et pourtant si peu sûre d’être aimée. C’est sa principale contradiction.

Elle comble comme elle peut. Avec moi, elle joue à la maman plus qu’elle n’en est une. Je suis une poupée grandeur nature, habillée de tenues roses, de volants, de frous frous, aux cheveux longs nattés, aux socquettes blanches impeccables dans des ballerines vernies. Sansan. Refuser de me voir grandir. Je crois que si elle pouvait me plastiner, pour me garder en l’état, et faire de moi une figurine éternelle, elle le ferait.

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2 Réponses to “#9: Sansan”

  1. c.a.dit. 6 septembre 2010 à 8 h 36 min #

    sans concession aucune…
    un scalpel entre les doigts…

  2. millie 6 septembre 2010 à 9 h 21 min #

    Deuxième lecture et toujours autant d’émotion… Je…

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