#10: Feye

6 Sep

Il n’y a pas que le français qui a bercé mes premières années: ces sonorités particulières, cet espèce de roulement d’expressions fantaisistes et imagées, ces mots aux couleurs et aux formes étranges, bref, cette langue si spéciale qu’est le wallon aussi. Tellement de mots restent associés à eux, lui dans son vieux fauteuil de cuir, elle dans son canapé. Les invectives qu’ils se lancent aussi, et dont je ne comprends pas toujours toute la portée. En fait, ça me fait plutôt marrer. Si j’avais entendu ces mots en français, j’aurai sûrement été choquée, mais là… ils prennent une sorte de dimension joyeuse, c’est ça: un joyeux bordel. Mes grands parents passent leur vie à s’engueuler, mais j’adore. Je m’installe, sur le passet, en silence, et je les observe. La première salve vient toujours de ma grand-mère. Ventripotente, les mi-bas cerclant ses mollets de rouge, sa jupe informe flottant autour de ses cuisses, un pull-over fatigué. Je sais quand elle va lancer l’attaque. Un sourire presque imperceptible lui monte aux lèvres, le sourire de ceux qui savent d’avance comment les choses vont se dérouler et qui s’en délectent déjà. Je crois que se disputer, c’est une distraction comme une autre chez eux. Quand elle est soûlée de regarder les feuilletons à l’eau de rose à la télé (dont elle censure automatiquement les scènes d’amour, baisers, etc, en assénant un « c’est dégueulasse » péremptoire), elle se livre à son autre occupation favorite: emmerder le monde. Son monde. Et son monde, c’est mon grand père.

J’adore ces parties de ping pong qu’ils engagent. Je reste coite, histoire de me faire oublier, parce que si les choses dégénèrent, je sais bien que ma grand mère m’enverra faire un tour ailleurs. Et ça, hors de question. Je suis au spectacle, moi. Je veux profiter, user le ticket jusqu’au bout. Elle, va commencer par lancer une remarque mi acerbe, mi l’air de rien. Et lui, il va toujours mordre à l’hameçon. Il va d’abord grommeler, ruminer, tandis qu’elle commence à abattre une montagne de reproches, fondés ou non, sur lui. Ça peut être à propos du prix du pain, de son reste de monnaie qu’il ne lui a pas rendu, car aussi étrange que ça puisse paraître, ils ont beau vivre ensemble depuis cinquante ans ou quasi, ils font toujours porte-monnaie et pain à part. Chacun le sien: blanc pour elle, gris pour lui. Et chacun paie de son côté. C’est ainsi que partent de nombreuses querelles. C’est plutôt rigolo pour moi, parce que je trouve ça carrément surréaliste.

Parfois, c’est le chien. Le chien de mon grand père, c’est quelque chose auquel il ne faut pas toucher. Elle le sait. Il suffit qu’elle l’accuse d’un truc anodin, et ça y est, papy démarre au quart de tour. Je crois, non je suis sûre qu’il aime plus son chien que sa femme. Il faut reconnaître que lui est moins emmerdant qu’elle. Il mange ce qu’on lui donne, il n’exige rien , ne rouspète pas. Et il est même reconnaissant. Ma grand mère… c’est une autre histoire. Elle, dans la grande famille du mélo, c’est sur la gamme des récriminations qu’elle excelle. Elle se plaint, il faut qu’on la plaigne. Et malheur à celui qui ne rentre pas dans son jeu. Elle va lui rebattre les oreilles, insister, insister encore jusqu’à ce que son interlocuteur, épuisé, à bout de nerfs et d’arguments, se plie à son avis, et soutienne son délire à peine conscient. Elle est si malheureuse. C’est ce qu’elle se plaît à entendre. C’est ainsi qu’elle peut réfuter, avec un air de la mollesse consommé, qui va lui permettre de jouer un peu les martyrs. Elle n’aime rien tant que de se mettre en avant comme ça. Jouer les grandes âmes, brisées par la vie, mais toujours debout.

Ma mère est un peu comme ça, ma grand mère l’est complètement..et moi… Moi aussi. C’est vrai que je joue beaucoup avec ça, déjà. J’aime manipuler, à ma petite échelle, ma grand mère. Bien sûr, ma vie n’est pas forcément idéale, mais j’en rajoute une couche quand même. Histoire d’être sûre qu’on me plaigne. Et d’avoir droit à ce « feye. » Feye, c’est difficile de lui trouver un équivalent en français. C’est à la fois « petite fille »,; « gamine », « chérie », c’est un surnom qui contient toute l’affection des vieilles gens pour les générations suivantes, c’est presque un câlin à lui tout seul. C’est réconfortant, stabilisant. Fèye, j’aime bien moi. Surtout quand c’est dit avec l’accent typique un peu traînant, qui insiste sur le è. Ma grand mère n’est pas parfaite, on pourrait même dire que par certains côtés, elle est vraiment une emmerdeuse de première catégorie. Elle aime bien faire tourner le monde en bourrique, mais par dessus tout le faire tourner autour d’elle. Et pour chacun, elle s’y prend d’une manière différente: avec mon grand père, elle se sert de la dispute comme liant, avec moi, elle utilise la bouffe.

Depuis toute petite, je suis gourmande. Ma mère a souvent raconté comme elle jouait, quand j’en étais encore aux panades dans la chaise haute, à passer devant moi avec l’assiette. Évidemment, j’ouvrai la bouche comme un oisillon affamé. Elle prenait alors la cuillère, l’approchait de mes lèvres, et rigolait de voir mes yeux s’arrondir, ma bouche béer, et mon petit corps se tendre vers la nourriture. Puis elle la faisait disparaître. Je me révoltais, grognais, et elle retendait la cuillère devant moi. Ce petit manège pouvait durer plusieurs minutes, jusqu’ à ce que je passe des trépignements aux pleurs. Enfin, elle me donnait à manger. Elle était fascinée. Et depuis petite, j’entends dire: elle, c’est une gourmande. Je ne peux pas faire mentir tout le monde. Je fais plaisir.

Particulièrement à ma grand mère. Sans être une fine cuisinière, elle réussit très bien certains plats. Ses poires cuites sont une merveille. J’ai encore aujourd’hui le goût sucré, moelleux, le fondant du fruit sur la langue. Elle, sachant que j’aime, prend soin de toujours m’en garder. Une double portion. Parce que fèye est gourmande. Elle met aussi de côté la tarte aux ananas, celle avec les croisillons dessus, pour moi. Les pains au lait, garnis de confiture à la fraise du petit déjeuner, le petit déjeuner du samedi ou du dimanche, quand je dors chez elle. Les petits pois au thym et à la crème. En fait, elle me gave. J’ai souvent la sensation que ne sachant pas comment me montrer qu’elle m’aime, elle me donne à manger. Et moi, comme je ne sais pas lui montrer que je l’aime, je mange. Handicapées du sentiment, on a trouvé un langage commun. La bouffe.

Ce n’est pas très sain, mais c’est plutôt équilibré. Elle, elle trouve une occupation , un moyen d’exister, en me remplissant. Moi, je me conforme à ce qu’on attend de moi. Et plus mes joues s’arrondissent, plus elle est heureuse. Sucre. Chez elle, c’est un mot magique, le sésame qui ouvre toutes les portes, même, surtout celles du coeur. C’est probablement pour ça, que maintenant, je développe une telle aversion pour le trop doux, et que je prends, j’assume mon plaisir du salé. J’ai trop été sucrée presque malgré moi, quoique je ne me sois jamais rebellée vraiment. Tacitement, il est admis que je mange ce qu’on me donne. Que je ne refuse pas une portion supplémentaire. Je sens même que c’est mieux que j’en reprenne. Quitte à être écoeurée. Parce c’est ce qu’on attend de moi. Je suis un boeuf placide, qui rumine sa portion. Qui se contente de faire fonctionner ses organes internes, sa mastication sans se poser de questions. Une machine qui marche bien, roule au poil. Pas de problème, rien à signaler.

Plus je m’arrondis, plus on m’aime. Les os disparaissent, tout ce qui est un peu heurtant, un peu pointu s’efface. Je suis un peu comme les poupées de chiffon au corps tout mou, tout doux. Pourtant, à l’intérieur c’est un grand bordel. A l’intérieur, je suis un amas de choses tranchantes, de failles, de bosses, de trous, de plaies largement ouvertes, de formes acérées, de fils cassants, cassés. Plus je gagne en douceur extérieure, plus les angles intérieurs deviennent aigus. En fait, c’est une des premières transformations, réelles, physiques, qui permettront autant ma survie que mon étouffement. Une petite prison, si on veut, mais aussi une manière d’être bien. Bien à l’abri. Bien protégée. Un cocon. Est ce qu’on peut se satisfaire d’être une chrysalide, en état de latence pendant un certain laps de temps? Pendant des années même ? S’en satisfaire, peut être pas,s’en accommoder oui. S’y faire. Et en même temps, ces chairs confortables, rassurantes, sont presque des doudous. On s’y attache, à sa peau. A son derme. A ses accidents de parcours. Transformer son corps, en faire une terre d’accueil, d’asile. Un espace nourricier. Calme, doux. Pourtant certaines cicatrices ne seront pas effacées par l’absorption , par le truchement des chairs arrondies. Il y a celle là, bien présente, physique. Au coin des lèvres. Un moment de totale liberté, sur le dos d’un coursier fantasque, interrompu par un brusque retour à la réalité. Une morsure, vingt-deux points de suture, des larmes, la douleur, et un  » tu l’as bien cherché, c’est bien fait « : c’est ça la vie. Ce sera ça. Ça l’est déjà.

« Fèye, apporte moi une bière, s’il te plaît.  » Du fond de son canapé, elle me demande. Et je fais. J’apporte. J’ai plus ou moins tenté de comprendre pourquoi ça lui plaisait tant, la bière. Au moins assez pour qu’elle en consomme deux, trois, voire quatre en guise d’apéro. Après avoir décapsulé toute seule dans la cuisine, et avant de saisir le verre qu’elle veut, parce qu’elle n’aime pas boire à la bouteille, pas comme mon grand père, j’ai porté le goulot à mes lèvres. J’ai senti d’abord l’amertume, désagréable pour moi. Je n’ai pu retenir une grimace de dégoût. Puis la texture à la fois liquide et mousseuse, glacée couler dans ma gorge, picoter mon palais. Ça ne m’a pas plu. Je n’ai pas compris beaucoup mieux. Mais les adultes font parfois des choses qui dépassent l’entendement. Ils font même certaines choses avec déplaisir, un déplaisir évident. Quand je m’imagine grande, je me dis que je me laisserai guider avant tout par mon plaisir. Je ne veux pas être esclave des choses. Je veux pouvoir faire, quand et comme j’ai envie. Après tout, l’enfance n’est qu’une suite de chaînes, de brides plus ou moins lâches. Et la plus hypocrite de toute est cette pseudo liberté dont les adultes l’auréolent. Est ce qu’ils ont déjà oublié? Ou bien est ce qu’être adulte est si décevant qu’on aime bien se raconter l’enfance comme une période magique, libertaire et géniale?

Les adultes mentent souvent. J’ai pu le remarquer un nombre incalculable de fois. Ils mentent en ne disant pas, en transformant, en assourdissant.

Ils se racontent des histoires, ils s’étourdissent. Peu de gens conservent de la lucidité avec l’âge. Ou en tous cas, s’ils la conservent, ils font bien semblant. Plus on avance en âge, moins on a envie de montrer qu’on a des regrets. Qu’il y a des choses sur lesquelles il a fallu faire une croix, des rêves qu’on a du oublier, des objectifs impossibles à atteindre. Des serments qu’on n’aurait jamais du prononcer, des promesses qui ne seront pas tenues, … Un ensemble de chose qui fait que pour nombre d’adultes, la seule issue de secours possible est de se dire qu’à un moment, Ils auraient pu. Qu’il y avait une fenêtre ouverte, que c’était dans leurs cordes. Qu’ils étaient heureux.

On court sans arrêt après un bonheur qui ne s’arrête pas pour nous attendre.

On essaie de toutes ses forces de parvenir à l’approcher au moins un peu, et puis un jour on se retrouve fou. Et on commence à mentir. Les adultes mentent. Ça ne veut pas dire que les enfants ne mentent pas. Ce sont les plus grands affabulateurs qui soient, au contraire. C’est juste que leurs motivations ne sont pas les mêmes. Les adultes trompent pour ne pas s’afficher eux, pour se cacher, pour porter un masque sociétal. Les enfants mentent pour préserver les adultes. Ils savent que s’ils se reprenaient la réalité de l’enfance en pleine poire, alors ils n’y aurait plus d’issue. Plus rien. Un néant complet. Pas de consolation. Les mensonges des gosses sont les kleenex qu’ils tendent aux adultes.

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