#11: Dine

11 Sep
Elle a des yeux bleus  immenses qui mangent son visage en forme de losange. Le teint pâle, les joues semblent inexistantes. Son menton est presque une ébauche. Mais ses yeux. A eux seuls ils valent le détour. Pas pour ce qu’ils reflètent, mais bien pour leur couleur. Extraordinaire. C’est presque une gageure de les décrire. Ils sont d’un bleu intense, presque violet. Et en même temps, tirent vers le marine. Pourtant ils ne sont pas sombres. Ils étincellent au contraire. Je pourrai passer des heures à les regarder. J’ai parfois l’impression qu’ils ont une vie bien à eux, en dehors d’elle. Pourquoi est ce que deux êtres si extraordinaires auraient quelque chose de commun avec cette carcasse chétive et sans charme, avec sa peau blanche d’aspirine, avec ses mouvements sans grâce. A croire qu’ils ont été greffés là par erreur. Ou qu’ils attendent, tapis. Une transformation. Qui viendra. Malheureusement pour moi. Elle fait partie de ces gens, de ces enfants dont les premières années son ingrates. Au mieux, ils sont transparents. au pire, ils sont moches. Et puis un jour, la tendance s’inverse. En grandissant, leurs muscles s’assouplissent, leur démarche de pantin acquiert une souplesse de liane, leurs bouches se carminent, leurs voix deviennent des mélodies séduisantes. Leurs corps se vengent de n’avoir pas pu être vus. Aimés. Et ils éclatent. Ils deviennent sublimes.  A croire que l’enfance n’était qu’un test, histoire de voir si la beauté qu’ils auraient ado et adultes serait méritée. Un cap à passer. Et il se produira pile au moment où moi, je me fane. A l’inverse d’elle, je fais partie des éphémères. Des gamines à croquer tant qu’elles restent encore un pied dans l’enfance. Mais à tout jamais abîmées par l’arrivée de l’âge. Les joues roses et la peau douce, ça ne suffit plus. Il reste, cruellement, l’absence de symétrie des traits, la normalité d’une bouche ni extravagante, ni spéciale. Je n’ai ni de ces visages atypiques auxquels certains peintres ont su trouver une beauté singulière, ni de ces visages dont la régularité forme un tableau d’harmonie, et par essence beau. J’ai de jolis yeux, il est vrai, mais rien de comparable avec les siens. La fraîcheur de mes six ans a bel et bien disparu, et je deviens petit à petit commune. Semblable à des milliers d’autres. Fondues dans la masse. On me trouve un certain charme. Belle consolation. Le miel pour les moches.
Pour le moment, elle est surtout la petite créature qui tend les bras vers moi. Dine. C’est comme ça qu’elle m’appelle. Mon prénom est trop long pour elle. Elle n’a pas l’habitude d’attendre. Tout tombe toujours tout de suite pour elle. Alors pourquoi se fatiguer à prononcer un prénom entier quand une amputation verbale suffit largement? Je suis à son service. Au service de ses Yeux. Je ne peux pas m’en empêcher. j’ai toujours eu besoin, envie de protéger le plus petit, le plus faible. Pour m’oublier moi. Oublier que moi aussi je peux être petite et faible. Obsession de la prise de pouvoir, du contrôle permanent, qui me met à ses pieds. Littéralement. Je me soumets à ses caprices. Je courbe le dos pour qu’elle puisse monter dessus, et à quatre pattes, je fais le tour du salon, en contrefaisant le cheval. Ou le dragon. Bien que je ne sois pas sûre qu’un dragon se monte à cru, mais passons. Je lui sers de cobaye pour des dînettes improvisées, où elle tente de me faire avaler des mixtures aussi improbables que du babybel-confiture de fraise, ou ketchup-petit suisse. Je la console quand elle tombe. Je soigne ses genoux couverts d’égratignures, en appliquant l’éosine, puis soufflant doucement. A ses pieds. En permanence. j’ai pour elle le dévouement d’un bon gros toutou. Je la suis aveuglément.
Ça me semble si normal. Après tout, tout le monde l’admire. Enfin, surtout lui. Lui, il la vénère. S’il avait pu utiliser ma chambre pour faire un autel à sa gloire, je pense qu’il l’aurait fait. Tout lui est permis. Elle utilise tout ce qu’elle peut pour avoir la main mise sur lui. Même, et surtout la bouffe. Alors que je me conforme à ce qu’on attend de moi, que je tente d’être une bonne fille, de ne pas me faire remarquer, de finir mon assiette, elle refuse. Elle nie en bloc. Elle fait des caprices. Ses refus alimentaires sont pléthoriques. Pourtant, ça n’a l’air de gêner personne. Alors que c’est toute une histoire si je rechigne devant les haricots verts en boite, au goût de sable qui reviennent chaque semaine dans les menus, elle peut tout se permettre. Même de ne rien vouloir avaler d’autres que de minuscules boulettes de mie de pain, patiemment malaxées et formées par lui pendant des heures, et insérées petit à petit dans sa bouche par ses soins. Les repas avec elle peuvent durer des heures, et des heures. J’aurai beau finir mon assiette, réclamer une autre part, on ne m’accordera pas d’attention. Alors que je fais tout bien. Je respecte les règles. Je suis polie. Je me tiens bien à table, je ne mets pas les coudes dessus, m’essuie la bouche avant et après chaque gorgée de mon verre d’eau. Elle peut renverser son cola de colère sur la table, on lui passera. Il continuera de minauder avec elle: « mange mon bébé charmant ». Faut il être insupportable pour être aimée? Un infernal petit despote pour mériter l’attention? Ce n’est pas dans mes cordes. Ça ne le sera jamais. Je  suis de celles qui sont première de classe. Pas parce qu’elle aiment ça, mais parce qu’elles ne savent pas faire autrement. Je n’ai pas, pas encore la capacité de rébellion. Je ne sais pas utiliser le non comme un argument définitif et péremptoire. Je vis dans un monde de « oui », « bien sûr », « je vais le faire ».
Dine s’applique à faire les choses bien. Parfait petit automate réglé à la perfection, bien huilé. Dine est un peu ailleurs, parfois. Souvent. C’est comme ça qu’elle arrive à tenir. Dine aime se raconter des histoires, de plus en plus. elle se répète mentalement les livres qu’elle a lu et leur invente d’autres fins, comme ça, pour le fun. Elle est avec les Yeux Extraordinaires, et en fait elle n’est pas vraiment là. Elle cherche des ferrets. Elle est au pensionnat avec Lucien Rouvère, ou à Terneray avec Alain Robert, elle mange du porridge avec Heathcliff et Cathy, elle creuse avec Etienne Lantier, … Sa vie devient un roman. Il suffit qu’elle ferme les yeux, et tous sont là devant elles. Le regard sombre et violent d’Heathcliff, la lande, le vent dans les cheveux. Les cavalcades, l’uniforme de mousquetaire battu par la pluie cinglante, sur la route. Ce n’est pas très compliqué.
C’est d’ailleurs ce qui énerve. Cette faculté de se plonger dans un livre toute entière, de s’immerger dans l’histoire, au point de ne plus même entendre le monde extérieur. Combien de fois il a fallu pour l’atteindre venir lui taper sur l’épaule, la secouer parce qu’elle n’entend pas, elle n’entend plus. Le vrai monde. Celui qui se présente comme tel. Si le vrai monde était celui des mots? Constamment en mouvement, réinventé sans cesse, adaptable? Ça se serait bien. Ce serait parfait. Tellement tentant de se glisser entre deux pages de roman et de se réécrire une histoire. de se refaire un personnage. Gommer une arête, reprendre un trait. Changer un défaut pour un autre, amener des aspérités là où ne les attendaient pas et de la douceur là où on ne l’attendait plus.
Mais ouvrir un bouquin comporte sa part de risque aussi. C’est s’apercevoir de la médiocrité de son existence, de soi. A quoi bon se rêver un destin quand on sait qu’on n’aura pas les épaules assez larges pour le porter?  Rêver de pouvoir faire ça. Et s’en estimer incapable. Dine ne songe même pas à prendre le crayon, ça ne lui vient tout bonnement pas à l’esprit. Comment saurait elle faire ça? Elle peut tout juste s’adapter à un monde, comment trouver la force d’en créer un nouveau?
Alors, Dine continue, vaille que vaille bon petit soldat. Elle grandit, encore un peu. Il le faut bien, d’autant que les Yeux Extraordinaires comptent sur elle. Et qu’elle ne veut pas les décevoir. Il faut qu’elle soit à la hauteur, pour eux. Leur mère est en train de sombrer, de plus en plus. Nombre de fois, Dine l’a trouvée dans la cuisine, à genoux, n larmes. Elle ne peut pas faire grand  chose à ce moment là. Juste offrir sa poitrine pas encore formée comme coussin au visage de sa mère, passer doucement la main dans ses cheveux rêches de permanentes ratées, et attendre que ça passe. Personne ne parle vraiment dans cette maison. On vit ensemble mais chacun chez soi. Chacun se terre avec ses larmes et ses envies, ses petites joies et ses fausses pudeurs, ses cris du coeur douloureux, ses désirs d’ailleurs. Des solitaires qui vivent sous le même toit, ça ne peut donner que des vies en parallèle, sans le moindre espoir d’intersection;  des gens qui forcément ne se comprendront pas, jamais.
Les Yeux Extraordinaires au moins, avec eux, elle a l’impression d’être utile. Même si c’est pas grand chose. Même si ça consiste parfois à mentir pour eux, pour ne pas qu’ils souffrent. Comme cette fois, où ils avaient eu des poux. Dine en était miraculeusement exempte, malgré ses cheveux descendant à mi cuisses. Pourtant, c’est Dine qui a annoncé à la famille que c’est elle qui avait ramené ça. Surtout à sa grand mère. Parce qu’elle savait trop bien ce qu’il en aurait été. Les moqueries. On ne peut pas se moquer des Yeux Extraordinaires. Dine ne l’aurait pas supporté. Alors , elle l’a pris à son compte. Elle a dit que c’était elle, la pouilleuse. Elle n’a même pas entendu les plaisanteries et les railleries, tout c qu’elle savait, c’est que les Yeux Extraordinaires n’en seraient pas l’objet. C’est tout ce qui comptait.
Les Yeux Extraordinaires et Dine, c’est une histoire d’équilibre difficile. Elle pourraient les haïr, pourtant elle sent qu’elle doit les protéger. D’instinct, elle sait qu’elle sera bientôt essentielle, sans savoir pourquoi, ni comment. Et elle se doute que ce sera à sens unique. Mais c’est elle la grande.
Elle est une grande soeur. C’est un joli rôle.
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