#12: Gaffeuse

13 Sep

Tout m’échappe. Tout m’échappe des mains, tout le temps. Je me cogne, je tombe, je trébuche. Je ne fais pas exprès. J’ai une maladresse étonnante. Je gaffe, sans arrêt. Il suffit qu’il y ait une arête quelque part pour que mon tibia la rencontre, que sur un trottoir un chien se soit oublié pour que je marche dedans. Ce ne serait encore rien, si ça ne s’accompagnait aussi d’une maladresse verbale, d’un mal à l’aise avec les mots. Souvent, je ne sais par quel bout les prendre, comment les agencer. Alors je fais comme je respire. Mal. Oppressée en permanence. Et du coup, ça ne donne que des phrases avortées, des lapsus, des non dits, des choses qui finissent retournées, lessivées et qui signifient le contraire de ce que je voudrais dire, ou au contraire, reflètent trop bien mes pensées. Alors, il y a ceux qui ne s’irritent pas, ne s’irritent plus, qui trouvent même ça attendrissant, cette propension à être toujours à côté de la situation et de la plaque, à côtés des mots. Puis il y a les autres.

Lui. Que ça énerve. Qui me dit: « concentre toi un peu, soit à ce que tu fais ».

Elle. Que ça énerve qu’il soit énervé. Qui me dit:  » Fais un effort. Sois un peu avec nous ».

Seulement, je ne suis pas tellement avec eux. Je suis d’ailleurs. Ou en tous cas j’aimerai bien. J’aimerai bien être la fille de quelqu’un d’autre. Je fantasme souvent être la fille du coiffeur. Elle. Maintenant, je suis sûre que je la trouverai vulgaire. Commune. Seulement, à ce moment précis, elle représente tout ce que je ne suis pas: sûre d’elle, confiante, mince, admirée, jolie, toujours habillée à la perfection, de fringues de marque, entourée, choyée. Elle a un prénom de poupée américaine. Je le fais rouler parfois dans ma bouche, imaginant que c’est à moi. Je tente de me l’approprier. De le faire mien. Il ne va tellement pas avec moi. A mille lieues de moi. Et puis aussi… Elle est avec lui. Lui. Sa mèche brune tombant devant les yeux. Sa bouche boudeuse. Ses vingt bon centimètres de plus que tous les autres garçons de la classe. D’accord, ça va aussi de pair avec l’année de plus qu’il affiche au compteur. Lui aussi porte un prénom américain. Et lui aussi son prénom je me plais à le prononcer tout bas, traînant sur la première syllabe, savourant le velours glissant de la deuxième. Ils forment un joli petit couple. Ils se tiennent par la main, s’échangent des chewing gums. On dit même qu’ils se seraient embrassés. Sur la bouche. Moi, ça m’impressionne. Celle qui sera plus tard la marie Couche toi là du bahut, est pour l’instant pour moi le fantasme de celle qui a osé transgresser les règles, celle qui a osé goûter aux lèvres d’un garçon. Je n’oserai même pas me laisser tenir la main, alors… Je l’admire. J’admire son cran. J’admire le fait qu’elle ait réussi à séduire ce garçon qui me plaît tant. Et je me rêve à sa place. J’essaie d’imaginer ce que ça me ferait. D’être comme ça. Adulée par la moitié de la cour de récré, enviée par l’autre. De pouvoir avoir ce petit pouvoir sur quelqu’un. De sentir sa main dans la mienne. A grand peine, je tente de me représenter ce que ça fait d’avoir une autre bouche sur la sienne.

Embrasser un garçon.. Qu’est ce que ça fait au juste? Quel goût ça a? Est ce que c’est doux? Est ce que c’est tendre? Est ce qu’on sent son coeur s’arrêter de battre? Est ce que le sol se dérobe sous nos pieds? Ça doit être un truc complètement à part pour que tout le monde en fasse un cas pareil. Plus tard, je saurai. Enfin, mon premier vrai baiser me dissuadera d’en accorder d’autres un bon moment. La limace qui s’est invitée dans ma bouche, les traces humides essuyées d’un revers de manche, la main désagréablement posée sur un sein naissant et que personne n’avait invitée là. Bref. Une histoire pathétique, avec un garçon qui ne me plaisait même pas. Dont je me souviens à peine du prénom. Mais qui n’avait rien contre poser sa bouche sur la mienne. Et aussi ses mains un peu partout ailleurs si je l’avais laissé faire. C’était bien suffisant comme arguments.

L’embrasser lui. Être son officielle. Rien que pour ça, je voudrais être elle. Seulement, ce qui m’ennuie, ce serait de perdre mon moi. Mon intelligence. Parce qu’on ne peut pas dire qu’elle soit forcément brillante comme fille. Elle est juste mignonne, pas compliquée, et elle a les bonnes attitudes dans les bons vêtements. Elle sait. Elle ne fait pas de gaffe . Elle ne s’étale pas au beau milieu de la cour, maculant sa jupe fushia à volant de tulle de boue, ajoutant au ridicule de la tenue la petite touche pathétique qui comblerait le tableau. Ce n’est pas elle qui se retrouverait le genou en sang, mortifiée au premier rang de la classe, tentant de retenir ses larmes, essayant d’oublier qu’il a ri. Et elle aussi. Surtout elle. Son doigt pointé sur moi, ses yeux bruns brillants de larmes, sa bouche délicate tordue de fou rire, ses joues rosies par l’excitation, la sensation de faire quelque chose de mal et pour lequel il y a très peu de chance d’être puni. Elle est belle quand elle est méchante. Elle n’est jamais aussi belle qu’à ce moment là. C’est comme ça que je la préfère.

Et puis un jour, elle m’invite à son anniversaire. Je ne sais pas pourquoi. Erreur de casting sûrement. Ou bien elle avait une idée derrière la tête, en tous cas, je ne l’ai jamais su. Des semaines avant, je prépare la date fatidique. Que porter? Qu’apporter? Cette fille a tout.. Qu’est ce qui pourrait lui faire plaisir ? Moi qui n’accorde à mes fringues qu’une importance mesurée, je me surprends à tenter des associations inédites, à juxtaposer des vêtements sur mon lit, à faire des essayages. A tenter la meilleure combinaison possible. Essayer d’être à son avantage. Le plus possible. Et mes cheveux? Relevés? Nattés? Lâchés? Qu’est ce qu’elle, qu’est ce que lui préférerait?

Si j’osais, je prendrais un peu de rouge à lèvres dans le tiroir de ma mère, dans la salle de bain. J’en rosirais un peu mes pommettes comme je l’ai vue le faire, déjà. J’appliquerai le bâton bien au centre, puis j’étalerai, avec application sur ma bouche. Sculpté à la pulpe du doigt ensuite, et surtout, ne pas oublier de mordre dans le fameux mouchoir en papier. J’adorerai. Mais maladroite comme je suis, ça me parait totalement hors de portée. Je suis capable de lui tuer son rouge, de l’écraser, de m’en mettre partout, et finalement de ressembler à une sorte de clown ou de travesti, alors que je voudrais être simplement jolie. Alors j’abandonne. Je laisse la partie. A d’autres. A celles qui savent faire. Moi je suis une gaffeuse. Une affreuse gaffeuse.

Le fameux jour arrive. Les genoux tremblants serrés, dans l’auto, je me demande comment ce sera. Si elle aimera le cadeau que je lui ai pris. Il représente tout de même deux mois d’argent de poche, pour moi ce n’est pas rien. Mais je me dis que si elle sourit, alors ça vaut le coup. Je tremble que mon invitation ne soit qu’une erreur. La nuit dernière, j’ai rêvé que arrivée à sa porte, elle ne me toise, sa bouche délicieuse esquissant une moue de mépris, puis me dise:  » Mais enfin, ma pauvre fille, tu t’es trompée… Comment peux tu croire que je t’aurai invitée? ». La porte se claque et j’entends derrière son hurlement de rire, et celui des autres.

Non. Ça ne se passera pas comme ça. Enfin, j’espère. Nous arrivons. La voiture s’arrête. Mais je n’ose pas ouvrir la porte, pas encore. Pas tout de suite. Je recule ce moment que j’ai tant attendu. C’est finalement ma mère, impatientée qui me pousse littéralement dehors. Me force à y aller. Je sonne.

C’est son père qui vient répondre. Et il m’invite à entrer. Courtois, affable. Je ne sais pas si c’est sa vraie nature, ou si c’est la déformation professionnelle. Il est avec les gens dans la vie normale comme il est dans son salon. Commerçant. Commerçant jusqu’au bout des ongles. Je le suis dans le couloir. J’entends des rires, de l’animation. Elle est là. Elle a cette fameuse coiffure soleil. Un truc difficile à expliquer, à retranscrire. Ses cheveux longs sont ondulés, et tout autour de son visage, ses cheveux forment une sorte de couronne, pliés artistiquement par son père à l’aide de je ne sais quel instrument. Comme toujours elle est parfaite. Ses longues jambes gainées dans des collants bleus marine, une mini jupe bleu clair, un pull moulant bleu marine, une ceinture marquant la taille qu’elle n’a pas encore. A son cou, brille un joli collier d’or, avec un médaillon en forme de coeur. Je brûle de savoir si par hasard elle a mis leurs photos dedans. Quand elle marche, le tissu stretch de la jupe ne cache rien de ses fesses fermes et pointues. Elle se meut avec grâce, tout le monde papillonne autour d’elle. Je n’ose pas l’approcher, et je reste un bon quart d’heure, sous l’escalier, à l’observer, à les observer tous. Je suis tellement en dehors d’eux. Je ne suis pas tellement avec eux. Je suis d’ailleurs.

Il est là aussi. Évidemment. Juste à côté d’elle. Ils forment la photo parfaite. Moi, on ne saurait où me caser. A part sous l’escalier. L’ennui, c’est que je vais plus pouvoir me cacher bien longtemps. Il va falloir que je sorte. Lui tendre mon paquet. Attendre son verdict. Qui ne tombera pas. Elle me remercie du bout des lèvres, puis dépose nonchalamment l’objet de tous mes espoirs au milieu de dizaines d’autres paquets anonymes. Elle l’ouvrira plus tard. A quoi aurai je du m’attendre? Cette fille est gâtée par tous et tout depuis toujours. Pourquoi prendrait elle la peine d’accorder de l’importance à ce qu’on lui offre?

Je me perds entre les uns et les autres. Je tente de rentrer dans un groupe, mais c’est trop difficile. Alors je m’éloigne. Heureusement, j’ai toujours avec moi de vrais amis. De ceux qui vous soutiennent en cas de coup dur. Cette fois, ce sera Lebrac et Ptit Gibus. Je me plonge avec eux. Je m’immerge. Et comme quand on plonge la tête sous l’eau, mes oreilles se bouchent. C’est assise sur l’escalier qu’on me trouvera à la fin de l’après midi. Je n’ai même pas vu le gâteau, les bougies soufflées. Je ne l’ai pas vu ouvrir les cadeaux. Je n’ai rien vu de tout cela. Je lisais. Finalement, je me demande si vraiment ma vie serait mieux si j ‘étais elle. Probablement. Mais même si je ne suis qu’une somme de maladresses, d’erreurs, même si on l’aime, même si elle est au centre du monde, du petit monde de beaucoup, elle n’a pas comme moi cette faculté de se créer un monde.

Je suis une gaffeuse, c’est vrai, je ne serai jamais de ces filles à l’aisance innée, mais je peux être autant de personnages que je veux. Si je le veux vraiment. C’est ce jour là que je décide d’écrire. De raconter mes propres histoires.

Quand je serai grande, j’écrirai des romans.

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