#14: 83,6

18 Sep

L’école. Mon école. Il faut que je la quitte.  C’est ce qui a été décidé. Arrivée presque au bout d’un cycle, pourtant, il va falloir que je parte. C’est ce que le professeur, mes « parents », les adultes en somme estiment mieux pour moi. Parce qu’ils ont remarqué à quel point je m’ennuie, je rêvasse, j’ai du temps libre. Beaucoup. En réalité, les exercice que l’on me donne à faire en classe ne m’occupent jamais très longtemps. D’une, parce que je ne les trouve pas très compliqué, de deux parce que je me dépêche pour pouvoir passer à autre chose. Lire. Depuis quelques temps, plutôt que de me donner des exercices supplémentaires, le professeur m’autorise à piocher un livre dans la bibliothèque, et je ne m’en prive pas. Seulement, cette petite liberté… J’en veux toujours plus. Encore. Et ça inquiète. Je passe plus de temps à lire qu’à effectuer un vrai travail d’écolière. Mes notes restent brillantes, je continue  à intervenir quand le professeur pose une question. Ça ne représente aucun effort. Et ça, ça inquiète. Il faut absolument me faire travailler plus. Cette école, mon école, n’est pas assez exigeante pour moi. Je me transforme peu à peu en dilettante, selon eux. Je paresse. Je traîne.  Je ne suis pas d’accord: après tout, je fais ce qu’on me demande. Quelle importance si après, je m’évade dans des bouquins? Qui ça gêne? Tout le monde sauf moi, apparemment. Il faut m’exploiter. On me parle de potentiel. De ne pas gâcher des chances. Je me demande à qui, de qui on parle… Ma vie scolaire, comme elle est, me convient bien: j’arrive à composer avec les autres, plus ou moins. J’arrive à cerner leurs motivations, ce qu’ils attendent de moi. J’ai de bonnes notes. Je ne me fatigue pas. Ce n’est pas assez. C’est comme ça que je me retrouve parachutée dans un nouvel endroit. Que, alors habituée aux sempiternelles rentrées de mon école de village, avec toujours les mêmes phrases convenues, les parents et enfants sur leurs trente-et-un, luisants, les genoux marqués de l’été encore, les bras bruns de soleil dépassant des chemises blanches qui bientôt ne le seront plus, des tignasses décolorées de deux mois de piscine, de jeux de plein air, de sel, et disciplinées à grand peine, je me retrouve au milieu d’une cour inconnue, pleine de visages inconnus, de codes et de rites que je ne maîtrise pas. A la ville. Aujourd’hui, j’ai pu m’y rendre en voiture. Mais dès demain, je devrai prendre le bus. Une demi heure environ de trajet, cinq minutes à pied. Je ne le sais pas encore, mais ces trajets seront mes instants préférés. Bientôt. Là, je scrute dans la cour. j’observe les petits groupes. Les rapprochements timides qui se produisent entre certains. Les rires qui s’épanouissent , les complicités qui se renouent, des liens qui se retissent. En une demi journée, on a oublié les deux mois de vacances, et l’on se retrouve. Comme avant.Sauf qu’avant, je n’étais pas là. Ils me regardent. Ils me toisent. Ils m’évaluent. Si j’avais su, j’aurai porté autre chose. En fait, non… Même si j’avais porté d’autres vêtements, ça n’aurait rien changé. Je suis une intruse. Arrivée là alors qu’ils se connaissent, qu’ils se fréquentent, qu’ils sont mêlés depuis des années. Je suis un cheveu dans la soupe. Ils vont bien me le faire comprendre. Ça  ne tardera pas. Les ressources de l’imaginaire, quand on est enfant… Ce qui sauve et ce qui condamne. La cruauté de l’enfance est quelque chose que l’on s’empresse d’oublier. La monstruosité. Les mots décochés comme des flèches, avec une jouissance mauvaise. Les coups parfois.

La voir rouler doucement. Comme au ralenti. Buter contre le bout du pied gauche. Un moment interdite, j’hésite. Je  pourrais la saisir. Je  me vois poser mes doigts dessus, délicatement. Mes deux mains qui la ramènent contre ma poitrine. Puis j’ avance. Comme au ralenti. Mes pas sont longs, lents, … J’ arrive devant elle, et je lui tends. Elle me répond d’un sourire. Et m’invite à jouer avec elles. Elle me lance la balle rouge et brillante. Mais mes mains brassent le vide.

Je suis  toujours à la même place. Je n’ai pas bougé d’un cil. Je n’ai  pas osé. Les épaules contre le tronc de l’arbre, le moindre déplacement, ne fut ce que d’un millimètre, et je tombe.

Invisible.

C’est ce que je dois être. Ça vaut mieux.

J’ai  bien tenté, de me faire des amies. Mais rien n’y a fait. Je n’ai récolté au mieux que le mépris. Au pire une hostilité violente. Ça a commencé par des regards noirs, de petites humiliations. Une gomme qui atteint mon oreille, en pleine classe. Un cahier subtilisé, puis souillé d’encre. Des boules puantes dans mon cartable.

Ils n’ont rien voulu savoir. M’ont dit que c’était normal, que ça se tasserait. Des jeux d’enfants. Innocents. Rien de grave, rien de neuf.

Alors, je me suis tue. J’ai laissé faire. J’ai bien essayé de me rebeller à un moment, mais ils étaient plus nombreux. Et la grêle qui s’est abattue sur moi m’as dissuadé de recommencer. Ne plus m’opposer.

Supporter, dans le silence assourdissant, la chair meurtrie bien moins que l’âme.

Ce n’est pas ce qui ôtera la sensation de vide. Ce n’est pas ce qui te fera oublier le crachat sur ma joue. Ma jupe soulevée. Les insultes.

Ce n’est pas ça.

Qui fera passer le temps plus vite. Les heures qui ne s’égrènent pas. Qui s’étirent au contraire.

L’horloge que je surveille, à droite du tableau. Qui m’annonce les pires moments de la journée. Recréation. Pause déjeuner. En classe, je suis plus ou moins à l’abri. A part les sarcasmes, je ne risque pas grand-chose.

Mais dehors, c’est une autre histoire. Alors je m’éteins. Je me mets dans un coin. Et je ferme les yeux. Mes paupières me font mal à force. Je prie. Je récite comme un mantra : « devenir invisible, devenir invisible, devenir invisible ». En espérant que ça se produise. Mais quand je rouvre les yeux, tout est pareil.

Heureusement, les mots, toujours. Les mots dedans: un talisman.

Je  lis, à m’en brûler les paupières, en marchant, en mangeant, seule dans mon coin. Ça me protège. C’est mon cercle magique. Un endroit où personne ne peut m’atteindre. Je n’entends plus rien, que le grondement sourd de mon cœur. Que mon sang qui palpite.Tout m’échappe, sauf ça. Depuis que je suis arrivée ici, plus rien ne marche. Mes petites recettes magiques, mes facilités, envolées. Je rame. Avec les autres, mais pas que… C’est ce qui m’énerve le plus. Je cravache pour rattraper mon retard. ¨Parce que, quoi j’aie pu en penser, je suis en retard. Le niveau des cours ici est bien plus exigeant que tout ce que j’ai connu. En réalité, je me rends compte que j’ai des lacunes énormes, en conjugaison notamment. Jamais entendu parler du passé simple. Ni  du passé antérieur. Passons sur les conditionnels. Je suis carrément perdue aux premières interrogations. Car ici, elles tombent à intervalles réguliers. Tous les lundis, c’est dictée, conjugaison et compréhension de texte. Pour moi qui naviguait un peu au hasard des lubies de mon professeur précédent, cette orthodoxie m’étonne. Me déstabilise. Et il faut bien admettre que ça devient ma bête noire. Les premières notes ne tarderont pas à tomber. Et les sanctions avec. Moi qui était habituée à décrocher le maximum ou quasi facilement, voilà que je rame pour décrocher une note qui me fait rougir. De honte. Pour moi, un huit est une infamie. Un sept une bonne raison de se pendre. J’ai honte. Je commence à dissimuler. Trop peur de ce qu’on pourra dire à la maison. Quand j’ai un 9, on ne me félicite pas. Non. On me réplique: tu aurais pu faire mieux. Si j’ai un dix, pas de félicitations non plus. Juste un :  » tu as fait ce que tu devais faire ». Alors, quand les notes sont inférieures, je tremble. Je tente le tour de passe passe. Certaines interros sont restées des semaines dans mon sac, planquées, jusqu’à ce que le professeur excédé finisse par  les réclamer signées. C’est ainsi que j’ entame ma carrière de faussaire. Le soir, avec une lampe de poche sous la couette, je passe des heures à contrefaire sa signature. Puis, quand ma main est sûre, je l’appose sur la fameuse feuille de note. Ça ne se produit pas souvent, mais quand même… Chaque fois, j’ai mal au ventre, la nausée qui monte, les tempes qui battent, envie de pleurer. J’ai peur. Je crève de frousse. D’être découverte. qu’on sache que j’ai échoué. Et qu’en plus, je triche, je mens pour ne pas qu’on le découvre. Rien qu’à savoir qu’on est mardi, je me sens mal. C’est ce jour là qu’on rend les interros. Que je sais à quoi m’en tenir. dissimuler, ou pas. Pouvoir passer une semaine sereine, ou bien jouer à cache cache jusqu’au week end. Je ne peux rien dire. Je ne peux pas avouer mon imposture. Je ne suis pas si douée, si intelligente qu’on le pensait puisque j’échoue à l’excellence. La nuit, je  tente de rattraper mon retard. J’avale le Bescherelle. Je délaisse pour un moment mes chers personnages pour m’imprégner le plus possible des conjugaisons inconnues encore à mes oreilles, et si familières aux autres. L’imposture. Avec les mots, les notes, les autres. Je ne peux pas leur dire. A quel point je me sens nulle. A quel point j’ai tout raté. A quel point je me déguise. ils ont perçu le malaise. Ils tentent de me redresser. De me remettre sur le chemin. C’est ainsi que j’enchaîne des calculs sans fin. A chaque erreur, cinq nouveaux exercices. La fatigue aidant, la déconcentration, j’en fais de plus en plus, évidemment. Mes yeux se ferment à demi, la distraction. Je ne suis plus à ce que je fais. Il est intraitable. Il faut régler ça. Et ça continue. De nouveaux exercices. Toujours les mêmes sanctions pour chaque erreur. Il m’arrive de passer des heures à ça, m’interrompant juste pour dîner, ou aller me coucher. sachant que le lendemain, les séries de calculs seront là, à m’attendre.Jusqu’au jour où… Le premier bulletin tombe. Et je ne peux plus rien cacher. Sa réaction, horrible. Le surnom  honteux qui me suit pendant tout le trimestre , jusqu’au bulletin suivant. J’ai échoué. Je n’ai pas travaillé assez. J’ai été parfaitement nulle. Je n’ai pas atteint les objectifs. Et ça mérite une punition. Ça mérite qu’on me le rappelle tous les jours. Alors, maintenant et pour les trois mois à venir, je suis 83,6. Rien d’autre. Juste 83,6. La note de ce premier bulletin là bas.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :