#16: Sansan

24 Sep

A nouveau, Sansan. Encore. Plus les années passent, plus je hais ce redoublement miséreux, naïf. Plus il me sort par les oreilles. L’horreur. Surtout quand, comme une bonne blague, elle pense spirituel d’ajouter « les grosses dents. » On m’a collé un appareil dentaire. Ça aurait pu être pire, il aurait pu être composé de ces plaquettes moches collées directement sur l’émail, inamovible. Dans ma malchance, j’ai eu de la chance. C’est juste un « palais ». Quelque chose d’assez léger somme toute. Mais qui va m’ôter les mots pour un moment. Jusqu’à ce que je maîtrise suffisamment la prononciation pour ça. Que j’arrive à m’exprimer sans zozoter. Sans ce fameux cheveu sur la langue. Exercices de diction répétés en solo devant la glace, gymnastique de la bouche, tentative de discipline. Et cet espèce de sifflement qui glisse entre mes dents, malgré moi. Ce chuintement impossible. Qui me surprend toujours au plus mauvais moment. Quand je tente d’être concentrée, quand je suis déstabilisée. Intimidée. Quand je voudrais absolument paraître sûre de moi, il y a ce petit sort qui s’acharne. Ce serpent qui danse, s’enroule sur ma langue, ondule le long de mon palais, bute contre mes dents, et finit par se glisser, perfide entre deux mots, à la fin d’une phrase, après des voyelles innocentes. Comme un petit coup de tonnerre. Toujours au pire moment. Deux choses trahissent mon mal à l’aise, deux manifestations physique de stress ou d’émotion trop vive: une rougeur idiote qui s’étend sur le haut de ma poitrine, rosit ma peau trop réactive, et ça. Ce trébuchement de mots, cette imprécision douce hypocritement masquée.

Je dois composer avec. Depuis l’appareil, plus rien n’est pareil. Il est apparu, le petit monstre, et il ne me lâchera pas de sitôt. Quelquefois, il rentrera en hibernation, mais le yeux à demi clos seulement. Pas tout à fait inoffensif. Jamais complètement inactif. Une petite trahison de mon corps, de ma bouche. Un laisser aller impossible. Il faut le combattre, le bouter hors là. C’est compliqué. Je m’astreins à des exercices de diction. Je parle lentement. Je tente l’articulation à l’extrême. Je réfléchis longuement avant de poser les mots. Une grande inspiration, et je me lance. En priant pour qu’il se taise. En espérant qu’il n’osera pas pointer le bout de son nez. Le petit monstre.

J’étais déjà plutôt peu loquace, je deviens quasi muette. Je ne peux pas prendre le risque de le laisser s’échapper, le petit monstre. Alors je réduis ces occasions au minimum. Je ne prends pas la peine de répondre quand elle me parle. Je subis ses invectives, ses logorrhées, ses délires verbeux, ses peintures rupestres, ses toiles de mots, ses monologues extravertis. Je la regarde devant moi, faire les cent pas, s’agiter, bouger le monde, le petit monde de nous. A nous. Je la vois donner des coups de pieds dans le vide, dans le vent. Je l’observe se tordre les mains, tordre la bouche, tordre son corps. Contorsionniste. Elle est un spectacle permanent. Qu’elle soit paroles ou silence. Immobilité ou action. Elle parle pour moi, bouge pour moi, vit pour moi. Je n’ai pas à bouger un cil, je n’ai pas même à respirer. Pas besoin. Elle remplit tout l’espace. Elle remplit tout moi.

Mon petit monstre devient l’alibi parfait. A la fois ce qui m’éloigne et me rapproche, ce qui m’isole et me rend au monde. Puisque je ne peux plus parler, puisque c’est trop limite, je regarde. J’écarquille les yeux , je scrute. Je prends des petites notes mentales. Comme si je préparais un tableau. Je m’imprègne des couleurs, des sons, des odeurs. Des minutes hésitantes, des heures solaires, des jours nocturnes. Mes jours nocturnes. Je pense qu’ils pourraient durer toute la vie. Rien n’est plus juste pour moi que cette opposition sémantique. Alors qu’on me pense heureuse, calme, sereine, je suis un vaste chaos. J’ai cette espèce de dédoublement étrange, cette peau de survie, cette feinte de bonne humeur, qui dissimule à tous le vrai. Le sombre. Plus ma couverture d’humour, de rires, de sourire brille, plus en dessous, nue, je suis ébène. Ténèbres. Gouffre. Doutes enfilés comme des perles. L’impression dévorante et permanente qu’il manque quelque chose, qu’ il reste un morceau de puzzle quelque part, pas à sa place. Sed non satiata.

En réalité, je le sais déjà, je tente de faire du linéaire là où il y a des montagnes russes. Aplanir les cimes, les étêter, tenter de combler les fossés. Montrer un paysage plat, le plus possible. Le plat pays qui n’est pas le mien.

Se taire est un bon moyen d’y arriver. Se taire et sourire. Pas trop. L’appareil est là, disgracieux. J’apprends le sourire de la madone, la bouche fermée. Une esquisse, un dessin à peine entamé de sourire. Quelque chose de doux, et de subtil. Qui ne me demande pas trop d’effort. Derrière, à l’intérieur du crâne, ça bouillonne, ça transpire, ça hurle, ça invective. C’est un magma de sentiments en vrac, de choses qu’on ne peut pas dire, tout juste penser. Des choses qui restent là, bien cadenassées, enfermées à double, triple tour.

Se taire et sourire. Le petit monstre bien à l’abri.

Sansan fait son devoir de petite fille sage. Elle va à l’école, fait ses devoirs. Elle semble heureuse. Pas malheureuse du moins. Elle subit sans broncher les coups de folie, les coups de trafalgar, les coups en traître, les coups tout court. Elle fait juste le gros dos. Attendre que l’orage passe. Attendre que les larmes se tarissent. Attendre qu’ils aient fini leur cirque.

Sansan n’a jamais aimé les disputes. Ça lui fait mal, physiquement. Chaque insulte l’atteint comme une flèche. Jouer les médiateurs, les tampons. Impossible.  » Tu n’es qu’une enfant. Tu n’as pas ton mot à dire ». Si elle peut, elle résout les problèmes avant qu’ils ne se posent. Dissimule les médicaments qu’elle a pris avant qu’il ne tombe dessus. Donne son argent de poche pour aller chercher le pain ou le lait, ou acheter des cigarettes, histoire d’éviter qu’elle ne s’humilie encore à lui demander du fric, qu’il saute sur l’occasion pour lui dire qu’elle est si dépensière. Sansan lui invente des excuses quand il rentre tard, prétexte des coups de fils qui n’ont jamais eu lieu, des surcroîts de travail tombés là, comme ça.

Être un tampon dans les petites guerres usantes et quotidiennes des adultes, comme dans les grandes batailles. Ça continuera, encore et encore. C’est que le début.

Le petit monstre va changer aussi la façon de me percevoir. La lenteur d’expression à laquelle il me soumet, me donne un air calme. Très calme. Ce n’est pas comme ça que je voudrais être. Mais c’est la faute du petit monstre. Tout est de sa faute.

Sansan a l’air molle, perdue de nonchalance, rêveuse. Je rêve il est vrai, mais pas dans le sens où on l’entend communément. Pas de choses roses et bleues, cotonneuses, ouatées, splendides. Je rêve de ne plus ressentir. Je rêve de ne plus rêver.

Ce serait sûrement plus simple. se contenter d’agir. Être comme les Yeux Extraordinaires. Eux, ils jouent, ils se nourrissent, ils dorment. Ils s’occupent. Ils mènent leur petite vie, sans se poser de question. J’aime particulièrement être avec eux. J’aimerai être comme eux. Ne pas me demander sans arrêt si je suis dans l’erreur ou non. Si je fais bien. Assez.

Les Yeux Extraordinaires et moi, on partage une chambre. Le soir, puisqu’ils s’endorment avant moi, j’entends la respiration calme du premier sommeil. Je vois ses draps se soulever presque imperceptiblement. La petite musique de son endormissement. Ils disparaissent, se dérobent à moi derrière les paupières traîtres et affreusement communes. Elles pourraient être nacrées, serties de pierres précieuses, au moins. Et rien. Ce sont juste deux renflements de chair, même pas spécialement belle, même pas spécialement remarquable. Les Yeux Extraordinaire ont pour écrin un matelas de seconde main, des draps de bure grossier. Quand ils s’éclipsent, ils laissent la place à une petite fille chétive et tout juste jolie. La petite fille à qui je fais à goûter. Celle que j’emmène par la main à l’école. Celle que j’habille, le matin souvent, parce qu’ Elle n’a pas l’envie de le faire.

Les Yeux Extraordinaires règnent sur mon coeur, règnent sur ma vie. J’aime bien les regarder quand leurs cils immenses les ombragent, comme des parasols naturels, quand la tonalité étrange de leur couleur est assourdie par les stores bruns et recourbés. Je passe des heures à être à leurs pieds, et à ceux de la petite fille qui les abrite. Je lui tends les crayons, qu’elle puisse remplir son cahier à dessin. Les doigts gourds d’enfance encore, elle dépasse, ne respecte pas les lignes. tout doucement, je saisis sa main, pose la mienne sur la sienne, replace ses doigts, guide son poignet. Ma bouche effleure ses cheveux, et concentration aidant, s’entrouvre un peu. C’est ainsi que parfois des mèches se perdent dans ma bouche, salées un peu, un peu piquantes sur la langue. Mon nez chatouillé, je manque souvent éternuer. Je me retiens à grand peine: ne pas l’effrayer, ne pas interrompre ce moment suspendu. Au contraire, tant que faire se peut, le prolonger, l’éterniser.

Les Yeux Extraordinaires et moi, on aime les livres. Pas tout à fait les mêmes. Et pas pour les mêmes raisons. Eux aiment les jolies images, les pages que l’on tourne doucement en humectant le bout du doigt, et qui découvrent alors de nouveaux décors. Des personnages haut en couleurs, des paysages tranchés, imaginaires ou bien réels, crayonnés en gras, pastellisés. Des dessins qui forment l’histoire à eux seuls. Le texte n’a pas ou quasi pas d’importance. Seules comptent les couleurs, les formes, les nuances. Une ombre sur un bras, une nuque et c’est tout un personnage qui change de perspective, de but. Un carmin ou un rose des lèvres n’induiront pas les mêmes effets. Comme le monde des mots a ses codes, celui des images a les siens. Et c’est tout à fait au goût des Yeux Extraordinaires. Ils ne demandent pas que je lise. Lire a si peu d’importance. Il suffit juste que je tourne les pages. Nous accédons ainsi à des milliers d’histoires différentes et semblables. Tourner les pages en silence. Réduire le petit monstre à la rétention. Pourtant, ces moments blancs, sont des instants de partage inouï. Je sais sous les Yeux Extraordinaires les joues d’ordinaires si pâles qui se rosissent, la bouche qui s’entrouvre un peu, le menton qui tremble d’effroi ou d’excitation. Je sais, sans avoir besoin de parler, ce qu’il se passe pour les Yeux Extraordinaires. La même chose qu’avec moi quand je me plonge dans mes chers bouquins. L’entrée d’un monde absolu et parfait, sans limite. Le plaisir dégusté à toutes petites gorgées.

Je ne suis pas encore prête à écrire, ils ne peuvent encore dessiner. Nous sommes en phase d’absorption. D’apprentissage. Je me gave de mots, de phrases, de tournures, d’impression, ils se nourrissent de visions colorées, de peinture à l’huile, d’ombres et lumières, de sentiments. Nous apprenons. Les coudes serrés. Dans cette chaleur minuscule de nos deux corps rapprochés, comme un barrage contre l’extérieur. En quête de beauté, sans s’en lasser. Nos idéaux sont si proches, et nos moyens de les atteindre si différents.

Tout pourrait nous opposer, les Yeux Extraordinaires et moi. Et c’est exactement ce qui crée cette alchimie bizarre entre nous. Ça et le sentiment extrêmement puissant que j’ai de protection envers eux. Ils paraissent si fragiles, si démunis. L’hôte qu’on leur a accordé pour résidence, ma toute petite soeur, est décidément si fluette. Si peu à leur hauteur, à leur dimension. Je dois être pour eux la barrière contre le monde, le soutien sans faille. Quand Les Yeux Extraordinaires venaient d’arriver dans ma vie, cela ne faisait que trois ou quatre mois, j’ai failli faillir. Je les portais, contre moi, et puis… Un pas mal placé, un moment de distraction, une chute. Dans l’escalier. Du plus haut des marches. Instantanément, mon corps d’enfant de six ans s’est refermé, enroulé autour d’eux, formant un cocon de protection. es Yeux extraordinaires n’ont pas versé une larme. On n’a pas entendu un seul cri. Personne ne se serait vraiment douté de ce qui s’était passé, si j’avais pu me relever de suite. Seulement, je n’y suis pas arrivée. Et quand mon corps bleui, malmené de tous côtés s’est déplié, les Yeux Extraordinaires ont souri. Malgré les larmes et la douleur intense, j’ai souri aussi. J’avais réussi.

Depuis les Yeux Extraordinaires et moi, c’est cette partition là que l’on joue. J’encaisse pour qu’ils n’aient pas mal.

Je tourne encore les pages. Les Yeux extraordinaires se lèvent vers moi. Le petit monstre n’a plus rien à dire.

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