#17: Didine

2 Oct

Didine. C’est lui. Encore une de ses trouvailles. Un truc vaguement moqueur, vaguement drôle. Didine. Je commence vraiment à n’en plus pouvoir de lui, de sa fausse désinvolture, de son mépris affiché, de son cynisme. Il m’a toujours paru froid: il est encore bien pire que ça. Il est glacial. C’est un iceberg mécanique et sans âme, qui applique ses méthodes pour dominer, contrôler, avoir la main mise. Je commence à m’en rendre compte, et à le détester. En même temps, je ne le peux pas vraiment. Il m’élève, il fait de moi ce que je suis. Il me nourrit, m’habille. Autant qu’il tente de me démolir. Saper une personnalité en s’attaquant à ses bases, à ses talons d’achille, c’est si simple. Seulement, avec moi, ça ne marchera pas. Je vois trop bien où il veut en venir. Et doucement je m’arme. Je pactise avec l’ennemi. Mieux, je collabore. Je lui fais croire que je suis soumise, vaincue, et je ne suis que rébellion contre lui, contre ce qu’il est. Contre tout son être.Sa peau couleur cachet d’aspirine me dégoûte, sa petite moustache noire et fine me défrise, ses yeux perçants me font vomir.

Pourtant, je ne dis rien. J’attends. Je sais que ce n’est plus qu’une question de temps. Les disputes sont devenues trop fréquentes, trop homériques. Il y a eut des coups, des hôpitaux, des cures. Ça commence à être trop un cirque. Il va se lasser, je le sais. La vie se déroule, on continue de faire semblant. Nous faisons tous très bien semblant dans cette famille. Des acteurs rendus excellents par le jeu de l’habitude. La force de conviction ne vient pas d’une envie précise, réfléchie. Elle découle simplement des ans qui ont usé les fards, gommé les traits trop voyants du maquillage. Nos personnages et nous sommes fondus. Plus de distinguo possible entre surface et réalité.

On continue. Les vacances à la mer du Nord, l’horizon bas, sale, gris et moche. Les dunes mollassonnes, les campings, les toilettes communes le rouleau de papier à la main, les vaisselles dans un bac en plastic, les châteaux de sable jamais terminés avant qu’ils ne s’écroulent. On se promène. Que peut on faire à la Mer Du Nord? Des heures durant sur les trottoirs larges comme des rues. Les Yeux Extraordinaires sont là, ben sûr. Elle, plus une moitié d’elle, qui pousse, doucement. Lui, forcément. Moi. Didine.

Je traînasse, je tergiverse, comme toujours. Je prolonge le pas. Je voudrais qu’on ne me confonde pas avec eux. Il ne cesse de m’appeler, de me rappeler à l’ordre: Didine! Dépêche toi. Ça me gave. Pas autant que lui. D’un coup, il m’attrape par la taille, et me juche sur un parcmètre. Assise en hauteur, au beau milieu de cette rue flamande, les gens me regardent. Le cramoisi aux joues, je n’ose rien. Ni crier, ni bouger. Bouger et je tombe. Crier et je me fais encore un peu plus remarquer. Dilemme. Alors je reste là, les bras ballants, et j’attends. Je passe ma vie à attendre.

Didine. Il se moque de mes joues rouges et rebondies, de mon air de fille de la campagne, en bonne santé. De mes cheveux toujours décoiffés, de mes lèvres souvent mordues de vent, des mes genoux bleuis, de mes doigts pleins de griffures de chat ou de branchages… Je suis trop moi pour être ce qu’il attend, et trop sauvage pour ce qu’il voudrait que je soit domestiquée. Quand j’aime par dessus tout me promener pieds nus, partout, même en forêt. Quand j’adore tremper mes pieds échauffés dans l’eau glacée d’un ruisseau, quand je rentre la jupe maculée de boue, quand je m’effondre par terre, encore toute pleine de l’odeur de la terre mouillée, des épines sur la plante de mes pieds… Je vois dans son regard la désapprobation. Le mépris. Il essaie de me faire rentrer dans une case, mais elle ne me contient pas toute entière.

Heureusement,tout dialogue n’est pas rompu entre nous. Que du contraire. Les mots deviennent d’une importance capitale. Le toucher est quelque chose de tabou . Pas d’embrassades, pas de câlins, aucun geste tendre. Jamais. Pas de coup non plus. Rien qu’un vaste désert de geste. Par contre, les mots deviennent les gestes que nous n’avons pas. D’abord, les chansons. Cet homme peu loquace a une passion pour la chanson française. Les Brassens, Brel, Reggianni, je les connais par coeur. Gainsbourg aussi. Même si je suis loin d’en comprendre tout le sens. Il sait que je ne supporte pas qu’il massacre certains morceaux que j’adore. Alors, il prend un malin plaisir à traînailler durant des heures le même refrain de sa voix nasillarde, pour m’en dégoûter. Pour me pousser à bout. Tout le monde chante chez moi, pas avec les mêmes buts. Ma mère pour se défouler, mon beau père pour m’énerver, moi par simple amour des mots, des sons qui s’entremêlent. Je ne peux tout simplement plus entendre certaines chansons sans devoir couper la radio, l’outrage qu’il leur a fait subir les ayant définitivement souillées selon moi.

Les mots. Les petites piques. Didine. Des petites vengeances, l’air de rien. Deux trois phrases lancées presque comme par inadvertance, il manipule. Ma mère commence à se déglinguer de plus belle. Moi, je dois tenir le cap. Ne pas me laisser intimider. apprendre à tenir ma langue, et à décocher les flèches quand un jour se fait sentir dans la cuirasse. Manipuler à mon tour. Question de survie. Procédé inélégant au possible, mais essentiel. Je vois que tout commence à tanguer dangereusement. Son ventre s’arrondit, s’alourdit, et elle est de plus en plus triste. Incapable de lutter. De faire les choses. Je me mets à cuisiner. Je cuis les côtelettes, réchauffe la compote. Tout doucement, je prend le contrôle de la cuisine. Repli stratégique. Avec l’habitude, arrive l’audace. Je commence à tenter des choses. Oser la compote faite maison. Prendre des haricots frais plutôt qu’en boîte. Ma mère me délègue le pouvoir d’acheter, puisqu’après tout, c’est moi qui les préparerai. J’élabore, non sans fierté, ma toute première recette. Des boulettes au parmesan. Avec un ingrédient secret. Enfin, ça c’est la version officielle, celle que je raconte pour me donner de l’importance. Le seul ingrédient secret, c’est le parmesan. Je me mets tout doucement à gérer le quotidien. Les lessives, la bouffe, le ménage. Je prend en main.

Je reste, continue d’être une petite fille qui va à l’école, mais je suis aussi une adulte quand je rentre à la maison. J’organise, je planifie. Je pallie.

Ma mère est si souvent fatiguée, épuisée. Je la retrouve presque tous les jours dans le canapé, à moitié abrutie de sommeil encore, à moitié nue, ses cuisses molles surgissant d’un vieux t-shirt, ses genoux adipeux, ses bras comme sans énergie. Ma mère, pleine de vie, était une belle femme. Maintenant, cette enveloppe de cellulite et de peau jaune, cet air de perpétuel au bord du gouffre, ses cheveux collés sur les tempes par trop de mauvais rêves… C’est une créature. Un être hybride dont il va falloir que j’assure la maintenance.

On continue. Vaille que vaille. Je me bouche les oreille le soir pour ne pas entendre ses cris. A elle. Rien qu’à elle. Dans leur chambre. Il s’y passe de drôles de choses, dont je n’ai absolument aucune idée. Et je ne tiens pas à imaginer. Vraiment pas. Elle tente de me dire, de me raconter. J’entends les mots « perversion », « sadique », « sale » dans sa bouche. Je ne veux surtout pas en savoir plus. Un récit circonstancié où elle me détaille qu’il l’a pénétrée de son poing complet. Qu’elle a refusé, s’est débattue, mais que non, rien n’y a fait. Il l’a fait. Je n’ai vraiment pas envie d’entendre ces choses là.

On continue. Cet homme là, continue d’être mon adversaire dans un bras de fer permanent. Qui sera le plus fort? Qui cédera avant l’autre? Heureusement, ces luttes continuelles vont m’apporter un statut. Je peux lui résister. J’en suis capable.

Je ne tiens plus compte de lui. Même quand il se moque. Même quand il m’appelle Didine. En ajoutant « boucherie chevaline ». Le nom de cette boucherie devant laquelle il passe tous les jours pour faire des livraisons. En ajoutant: ça te va si bien, tu comprends?

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