#18: Petite maman

16 Oct
Au bout d’un moment, un ventre qui grossit, ça donne un bébé. Un vrai. Quand ma petite soeur ouvre les yeux au monde, aussi blonde que je peux l’être, me ressemblant tellement, je la prend sous mon aile. Instantanément, c’est le coup de foudre. Envie de la protéger, de m’en occuper. Complètement, immédiatement. Il suffit que je plonge les yeux dans les siens, et je suis remplie d’un amour infini, pur, laiteux. J’apprends à changer ses couches. Je donne le bain, et le biberon. Je la promène en poussette. J’ai beaucoup grandi depuis l’année dernière. Vraiment beaucoup. J’ai des seins qui ont poussé, je ne sais d’où. Mes hanches se sont arrondies, mon visage a perdu un peu de sa rondeur pour gagner de l’ovale. Je ne parait pas mon âge. Je fais un peu plus. Toujours un peu en décalage. A côté. Hors propos. J’en joue un peu avec elle. Quand je me balade, je pousse les attitudes maternelles au maximum. Certains pensent qu’elle est ma fille. Je ne les détrompe pas. Je pourrai très bien être une mère ado. Ça existe, on en voit tant. S’il connaissait mon âge effectif, il n’aurait même pas eu l’ombre d’une hésitation. Mais les apparences… Mon apparence. J’ai droit à tout: autant aux regards réprobateurs qu’à l’admiration, au jugement pesant dans mon dos, aux réflexions larvées mais qui je le sais brûlent les lèvres. Ça m’amuse terriblement. Évidemment, pour que le jeu marche, il faut que je sois seule avec elle. Si les Yeux Extraordinaires nous accompagnent, c’est moins simple. Quoiqu’ils nous ressemblent tellement peu. Mon petit double et moi sommes des copies presque identiques. Tout chez nous est du même moule. Nos yeux du même bleu gris. Nos bouches pigmentées et pleines, les traits de nos visages. Il est évident que nous nous ressemblons beaucoup. A coté, les Yeux Extraordinaires semblent d’une autre planète. D’un autre arbre.
Je ne sais pas s’ils en souffrent, ou s’en rendent compte. Mais je sais que c’est la première fois que je verrai en eux une menace. Jalousie. Ils sont jaloux. Jaloux des Cheveux d’Or.
Les Cheveux d’ Or. C’est le nom secret que je lui donne. Pas que son prénom ne soit pas joli, au contraire. Tout comme les Yeux Extraordinaires, elle a  la chance de porter un nom à la fois original et mélodieux, un de ces prénoms auquel on ne s’attend pas et qui vous caresse le palais quand vous les prononcez. Seulement, ce n’est qu’un prénom. Qui n’appartient à personne et à tout le monde à la fois. Tandis que les Cheveux d’Or. Personne ne sait, personne ne connaît. Je ne l’ai jamais prononce à voix haute, je n’en ai parlé à personne. Pas même à elle. Elles. Les Yeux Extraordinaires et les Cheveux d’Or. Plus joli, plus poétique encore sous le sceau du secret.
Les Yeux Extraordinaires et les Cheveux d’Or. Impossible de choisir entre les deux. Impossible de trancher. Pour les uns, tout nous rapproche, pour les autres, tout nous sépare. Et pourtant, c’est tout autant ce qui nous rend si proche. Nous ne parviendrions jamais à être trois. A trois, il y a toujours quelqu’un de trop. Pas d’équilibre possible. Il faut toujours choisir entre les uns ou les autres. Eux ne fraient pas tellement ensemble. je me retrouve toujours plus ou moins à devoir choisir un camp. Et il est vrai que j’ai tendance à privilégier en ce moment le clan des Cheveux d’Or. Petite maman. J’aime être pour eux ça. J’aime mon importance.
Je le berce, les caresse. Je passe des heures à chanter des berceuses, à les endormir contre moi. Les Cheveux d’Or, si doux, si paisibles. Qu’il ne supporte pas. Il me ressemble trop. Et par effet rebond, ils ressemblent trop à mon père. Au point qu’il a douté qu’elle soit de lui. même si matériellement, c’était impossible. Derrière les barreaux, mon père aurait été bien incapable de fauter, de procréer. Mais il n’a que faire de logique. seule l’évidente ressemblance entre Les Cheveux d’Or et moi lui claque au visage.
De plus en plus, l’ambiance devient insoutenable. Étouffante. Opaque. Je m’oublie avec les Cheveux d’Or, à m’en occuper, les langer, les talquer, les respirer. Je me fonds avec les Yeux Extraordinaires à tenir ses crayons de couleurs, à regarder une petite bouche en suçoter les pointes, des petits doigts en faire des tableaux gais et sautillants. tout pour ne surtout pas voir ce qui arrive. Le grand tremblement. Ils vont se séparer.
C’est inéluctable. Trop de mots, trop de coups, trop de mensonges, trop de tout.
Finalement, ça me soulage plutôt.  Bien sûr, le jour où il finit par partir, je ne m’attends pas à ce qui va me, nous tomber dessus. A l’instrumentalisation excessive dont nous allons être l’objet. Un divorce est déjà une chose glauque en soi. si en plus on y ajoute des gosses… Évidemment, je ne devrais pas être concernée. Ou si peu. Je ne suis pas sa fille, il n’a aucun droit sur moi. Je ne suis pas un sujet de contentieux; mes soeurs, oui. Moi, personne ne se préoccupe d’où je vais dormir le week end, la semaine prochaine. Alors, moi ,  je reste en peu en dehors. J’observe. s’il est vrai qu’au départ, leurs rapports sans être parfaitement amicaux étaient au moins polis, ils se dégradent à vitesse grand V. elle n’hésite plus; demander des attestations à tout le monde et à propos de tout. Qu’elle est une bonne mère, qu’elle va bien chercher ses filles à l’école, qu’elle les soigne bien; qu’elles ont bien eu tous leurs vaccins. Elle fait un remue ménage impossible, elle fait trembler tout le monde avec ses feuilles couvertes d’écriture nerveuse et tendue, qu’elle tient à faire signer. Elle réunit des preuves. Elle m’utilise aussi. Mes bulletins scolaires sont cités à titre d’exemple devant le juge. Pensez bien, si mes gosse étaient perturbés, si je m’en occupais mal, elle n’aurait pas des notes aussi brillantes la petite. Elle m’oblige à rédiger  une sorte de plaidoyer pour elle, pour notre vie à quatre, les Yeux Extraordinaires, les Cheveux d’Or, elle et moi. A dire combien c’est génial, combien je ne veux pas être séparée de mes soeurs,.  que tout se passe en équilibre. Et j’écris. Sous la contrainte, la menace. Elle me fait du chantage affectif. « Toi et moi, on ne peut compter que l’une sur l’autre. A part moi, tu n’as personne? Tu le vois bien;, lui qui a été ton père toutes ces années, lui qui t’a élevée, il n’a même pas cherché à avoir ta garde, à tenter de conserver un lien. Il n’en a rien à faire de toi. Il n’y a que moi qui t’aime. Moi pour qui tu comptes. »
Encore des mots. A manipuler. Décidément, je passe ma vie à ça. Je m’applique à mettre en mot ce qu’elle me demande , à dire comme tout va très bien, comme notre vie est belle, comme je suis heureuse. J’ai honte.
Honte de mentir, honte d’utiliser. Je n’ose plus dire bonjour à la boulangère, au boucher. Croiser leur regard me semble impossible. Tout le monde sait. Elle a tout exposé. Elle a crié son malheur absolument partout. Sans aucune dignité. l’intime devient un spectacle.
J’aurai du le savoir, depuis longtemps, depuis ce jour là, ce fameux jour. Qu’elle le respecte rien. Que l’intimité des autres lui est étrangère. Ce jour là, j’ai compris.  Aux toilettes. Ma culotte teintée de rouge. moi en larmes malgré le fait que je sois très au courant de ce qui se passe. Le deuil. Je ne suis, serai plus une petite fille. C’est fini. Je pleure un temps infini. Elle. Elle qui jubile. Après m’avoir tendu le paquet de serviette, et une culotte propre, elle décroche le téléphone. Juste quelques mots: « prépare des gaufres ». Le mot de passe, le code des femmes de la famille, la phrase rituelle. Le lendemain, les fameuses gaufres, la réunion de famille, tous les regards sur moi. La gorge serrée, je n’arrive pas à avaler. C’était à moi, ces instants là. On me les a volé. C’est pire que si on m’avait forcé à défiler dans la rue avec une pancarte clamant « j’ai eu mes règles ». Je  me sens déjà salie, abîmée, plus intacte. Et cette impudeur me gêne.
Elle fait pareil. Comme toujours. Instrumentaliser le plus secret, le plus propre à l’individu, et s’en servir, sans vergogne. Sans penser une seconde aux sentiments des autres, à leurs ressentis.  Elle se pose en victime expiatoire. Bien sûr qu’elle n’est pas exempte de peines, de malheurs, bien sûr qu’il lui en a fait voir, mais cette vengeance humide, ces larmes ininterrompues, pour provoquer la pitié… C’est tellement sur-joué.

Je commence à prendre du recul par rapport à elle. Jusque là, sa dangerosité ne m’était pas apparue. Elle était trop loque que pour être efficace. Maintenant, libérée de lui, sa rage et les choses contenues depuis trop longtemps explosent, elle n’est plus qu’un immense volcan bouillonnant et totalement hors contrôle. Je sais que ça va merder. Bientôt. Pas encore quand, mais ça viendra. J’ai le pressentiment qu’il va me falloir être plus solide que jamais, serrer les dents. Tenir. Attendre.

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Une Réponse to “#18: Petite maman”

  1. Capuche 16 octobre 2010 à 22 h 35 min #

    Nous l’avons déjà abordé à demi-mots… Je sais, je ressens… Continue

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