#19: Gourmande

17 Oct
La nourriture et moi. La bouffe et moi. Une histoire spéciale. Un héritage paternel dénoncé. Et certainement aussi du côté maternel, quoiqu’en moins assumé. Mon gargantua de père, mon colosse de père, pourtant si fantomatique, faisait des repas une fête sans fin. A préparer longtemps à l’avance, à s’en pourlécher les babines, à élaborer des associations de goûts, de couleurs. A crouler sous les amoncellements de viandes, de
sauces, de légumes, d’accompagnements. De calories. Mon père était sans mesure.

C’est ce qu’on m’a toujours dit. Quand je l’imagine, lui que je ne connais qu’en photo, ou presque, je le vois sur un fauteil en cuir, le menton rond luisant de graisse, un livre de cuisine sur les genoux, appliqué, élaborant de menus fantastiquo-lyriques, des repas qui dureraient toute une après midi, et se prolongeraient encore tard dans la nuit, jusqu’aux petites lueurs de l’aube. Alors, il serait bienvenu de boire un café noir, serré, bien torréfié, et de s’envoyer pour le plaisir quelques éclairs au chocolat, des truffes aux amandes, des madeleines bien moelleuses. Enfin, des petites friandises de rien pour ne pas rester l’estomac vide. Besoin de remplir. Mon père doit remplir, c’est vital pour lui.
Je lui ressemble un peu, à mon ogre de père. Je suis aussi une ogresse à ma manière. une ogresse débutante, hésitante, balbutiante, mais ogresse tout de même. Moi aussi je tente de remplir. Probablement que ce n’est pas le même vide. Sûrement même. Mais nos moyens de combler se ressemblent. Ce serait injuste de dire qu’il ne s’agit que de ça. Mais… Se lester. Pour ne pas s’envoler. Pour être ancrée. Avoir besoin de consistance. C’est un truc incontrôlable. Idiot. Je le sais bien, mais ça n’empêche rien. C’est comme ça. Ça me prend, d’un coup, quand les larmes voudraient bien sortir. C’est mon ventre qui crie. Qui réclame. Je ne peux pas rester sourde à ça. Je les hais ces moments là. Pourtant je m’y jettes. A corps perdu. Je m’y engouffres. J’ imagine que ça puisse être autrement, mais ce n’est juste pas possible. C’est une sorte de truc plus grand que moi.

J’ essaie de me souvenir. Quand, depuis quand ai-je besoin de ça ? Je sais bien. Que ça a toujours été un moyen pour moi de savoir. De me sentir bien.

Une récompense.

Pour moi, et pour les autres.

Regardez la, quel plaisir elle prend cette petite. Allez, reprends en encore un peu.

Et moitié parce que tu en avais envie, moitié pour contenter ces adultes, pour qu’ils n’effacent pas ces jolis sourires, pour qu’ils continuent de t’aimer, tu le faisais.

Encore une bouchée.

Finis ton assiette.

Il en reste dans le plat, tu en veux ?

Je me souviens des plâtrées sucrées jusqu’à l’écœurement, de mon assiette plus gamelle qu’autre chose, des miettes d’amour que je réclame de la saveur acide qui me remonte de l’estomac quand vraiment je n’en peux plus. De moi, là, à me forcer, à sourire. Et à manger. A être une bonne fille. Du coup, tout ça reste associé dans ma tête. Mal ? Un gâteau au chocolat. Bien travaillé ? Un biscuit au citron.

C’est comme ça. Alors parfois quand la journée s’étire, quand les mauvaises nouvelles s’accumulent, je sais bien qu’il n’y a que ça. Que je suis obligée de le faire. Me rendre dans la cuisine. Attraper n’importe quoi. De gras. Surtout qui me donne de la consistance. Je deviens un virtuose des associations improbables. Mon imagination est sans limite quand il s’agit de me remplir. J’ essaie de penser que c’est normal. Mais je sais bien que non. Et plus ça parait gras, sucré, monstrueux, plus j’en ai envie.

Ce n’est plus mon cerveau qui commande depuis bien longtemps. C’est ce putain de gouffre au creux de mon ventre. Un trou noir. Qui absorbe tout. C’est ce qui me pousse à saisir une tranche de pain, la poser sur une assiette. M’emparer de mayonnaise, puis de ketchup. Confectionner un lit moelleux pour l’œuf cru que je vais casser dessus. Le blanc transparent et gluant, le jaune brillant et tremblotant. Ça me dégoûte. Puis parsemer de fromage. Recouvrir d’une tranche de pain. Et passer le tout au micro onde. Pendant ce temps, l’inactivité me rend dingue. Alors, je croque dans un bout de saucisson. Puis enfin, le cri strident de l’appareil retentit. C’est prêt. Je ne m’assois même pas. Je vais engloutir ça à toute vitesse. Debout dans la cuisine. En m’auto persuadant que c’est bon.

Mais c’est juste dégueulasse.
Je suis dégueulasse.
Et la nausée monte. Irrésistible.

Ça sort de moi. Je n’arrive à rien garder. Ni l’amour. Ni les gens. Ni même ça. J’ai les larmes aux yeux. Mais elles ne sortiront pas. Parce que c’est encore la seule chose que je peux combattre. La seule chose qui me permet, qui me donne l’illusion de garder un semblant de dignité.

Parce qu’aux yeux des autres,je suis celle qui ne faiblit pas. Jamais. Celle qui aime la vie, et ses plaisirs

La preuve ? J’aime tellement manger ….

Dans la famille,c’est un fait établi. Gourmande je suis. Gourmande on m’appelle. Quand je plonge le doigt dans la marmite de purée. Quand je chipe une pomme de terre froide, et que je l’humecte d’un restant de graisse de cuisson des saucisses. Quand je dévore les cerises par kilos. Il m’est resté cette monomanie dévorante du fruit. Surtout les fraises, les raisins blancs, et les cerises. Quand je commence à croquer un grain, à sentir une fraise céder et exploser son jus dans ma bouche, à croquer une cerise bien noire et sucrée… Je sais que j’aurai du mal à arrêter. Ma bouche, mes lèvres, mes dents, mon palais crient encore. Hurlent: Donne nous du plaisir. Mes doigts agissent hors contrôle, portent les petits fruits à leur destination finale. Jamais assez.

La nourriture et moi, c’est l’ambivalence permanente. J’ai avec elle à la fois un rapport amoureux, où je n’exige d’elle que le meilleur et le plus fin, où je veux qu’elle nourrisse mon plaisir, où je peux détailler chaque saveur précisément, les nommer, m’intéresser aux techniques qui les ont amenées à être ce qu’elles sont. Et aussi, quelquefois, je suis une industrie agro-alimentaire de grande envergure, où seul le taux de remplissage et l’efficacité comptent.

J’aime par dessus tout aller au restaurant. Et c’est à peu près à ce moment là, que Il revient dans ma vie. Mon père. Revenu d’on ne sait où. Je dois apprendre à composer avec lui. Je dois l’apprendre. Pourquoi, comment il est revenu, je n’en sais rien. Ça a peut être un rapport vec la séparation de ma mère et de mon beau père. Plus d’homme à la maison. Impossible pour ma mère. Il a du flairer l’occasion. Je suppute que son retour de père prodigue a bien plus à voir avec elle qu’avec moi. Seulement, je n’ai jamais expérimenté d’avoir un père. Alors je veux bien essayer, un peu. Il ne sait pas bien quoi faire de moi, jusqu’à ce que ma mère prononce le nom magique: « gourmande ». C’est comme ça que tous les vendredis soirs, il me récupère après le cours de danse, et il m’emmène à l’italien. Toujours le même, dans le quartier le plus animé de la ville. Un endroit étrange, luxuriant, aux frontières du bon goût. Des plantes partout, des miroirs, des choses qui brillent de ci de là. Des serveurs exclusivement masculins tous italiens.

C’est là que je goûte mes premiers Martini. Blancs. avec une olive. Plaisir long de laisser l’olive salée sucrée dans la bouche, attendre que l’alcool se dissipe sur la langue, que seule l’olive reste puis la croquer. Attaquer ensuite les grissinis, parfaits, durs et sans aucune saveur. Juste de quoi exercer ses dents. Parler avec lui, un peu. De choses sans importances. Même si l’on passe des heures ensemble, nous nous attachons tous les deux à toujours rester à la surface des conversations, à ne jamais approfondir. Des phrases de gens polis, bien éduqués. N’abordons pas les sujets qui fâchent. Ne pas lui demander pourquoi. Il fait le père présent dans la mesure de ses moyens. Je fais la fille heureuse de ce moment avec lui. D’apparence, nous sommes un couple père-fille heureux d’être ensemble. Quand j’attaque mes lasagnes al forno, ou lui sa pizza quatro formaggi, nos yeux se croisent parfois, sourient. L’entrée, le plat, le dessert. Un déroulement assez logique. Juste interrompu par mon passage aux toilettes d’après dessert. Pas toujours. Pas à chaque fois. Mais régulier. Les doigts dans la gorge, pour combattre le mal au coeur qui monte. La libération. Se laver les mains, s’essuyer la bouche, se rafraîchir le front avec quelques gouttes d’eau de cologne à la lavande. prendre un chewing gum. Je crois qu’il ne s’est jamais douté à quel point j’ai vomi ces soirées. Ce simulacre. Cette mascarade.

Gourmande mais pas aveugle. Pas sourde. Pas amnésique.

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2 Réponses to “#19: Gourmande”

  1. gotmarre 17 octobre 2010 à 17 h 40 min #

    Et comme bien souvent, entre deux lignes, en sandwich entre deux paragraphes, je me lis.

  2. eoik 22 octobre 2010 à 14 h 42 min #

    you’ve got talent !

    (rhô, j’y pense, mais – tu vas croire que – mais, rhâ, j’avais acheté ce bouquin d’un américain qui s’est avéré moyen bien. Eat Fat, ça s’appelle, j’ai acheté ça, j’ai juste grossi, je dois dire, mais y avait ce truc, qd même, qui moi m’avait intéressée, où il développait l’idée qu’hamlet devait être gros, voire gras… j’avais oublié, ce truc. alors, associations de pensées, je suis ici, je lis ça, je t’ai déjà dit ces bêtises-là, sur hamlet et sa mère, donc je repense à ça, à hamlet, et comme je peux écrire un commentaire, jelefais, mais je fais pas toujours ce que je dois, ou c’est l’impression que j’ai, de jamais faire ce que je devrais, alala, jferais mieux d’ouvrir un blog moi, non, sans blague : merci pour ce texte, aussi)

    bisebelche

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