#20: Ma poule

18 Oct

Il me raccompagne après. Il est tard. Un baiser sur sa joue, je dois me hisser sur la pointe des pieds, il se penche un peu. Il est immense mon père. Pourtant, c’est tellement un petit garçon. Son travail est bien rémunéré. Généreux et inconséquent comme il est, il ne peut que m’en faire profiter. Parfois ma mère et moi. Il ne peut pas s’en empêcher, faire le joli coeur. Il l’aime toujours, au fond. Et je soupçonne que ce rapprochement entre nous, n’est pas tout à fait étranger au fait que ma mère est redevenue libre. Enfin, disponible. Célibataire. Sans mec, pas sans souci. Le plus souvent moi toute seule. Il lui a offert des dessous. Elle m’a dit:  » S’il pense que je vais lui montrer comment ils me vont, il est idiot ». C’est donc ça un homme? Un être si difficile à berner? J’ai mal au coeur pour lui, pour tous les hommes. Réellement, ça me fait de la peine. Que ce soit si facile. Pour elle. Pour elles.

Avec moi, il a le portefeuille ouvert en permanence. Pour tout et n’importe quoi. Je me souviens encore de cette paire de chaussures blanches repérées dans la vitrine et désignées du doigt, comme un caprice, un coup de tête, pour voir. Le tester. Il est entré dans la boutique, a demandé quelles couleurs étaient disponibles, a indiqué ma pointure, et nous sommes repartis avec une montagne de chaussures que je ne porterais quasi jamais. Le tout n’a pas du prendre plus de cinq minutes. Parfois, il m’emmène à son boulot. Me présente ses collègues. enfin, plutôt les gens qui bossent sous ses ordres. Il roule des mécaniques, il gonfle le torse et les joues, se redresse de toute la hauteur de son presque mètre nonante, et il dit: « voilà ma fille. » Et il continue: « ma poule ». Comment lui dire à ce bon géant, à celui qui ne me refuse rien, qui me donne tout, comment lui avouer que je ne supporte absolument pas ça? Que ça me dérange pour le côté vulgaire, même si dans sa bouche c’est affectueux.

Ma poule. Le « ma » me dérange aussi profondément. Je ne suis « sa » rien du tout. Je ne suis à personne. Tous les chèques du monde n’y changeront rien. Depuis ça, je déteste les cadeaux. Tous les cadeaux. D’anniversaire, ou pour rien, je n’aime pas devoir. Je ne sais pas quel est le prix à payer. Moi? Je les accepte du bout des doigts, souvent ils me font plaisir, mais derrière, il y a ce petit tic tac imbécile, cette érosion qui me guette et qui me fait me demander combien? Combien de baisers? Combien de larmes? Combien de mots? Combien de moi?
Ma poule. Il a une façon de détacher ses mots, d’annoncer ça comme un effet de manche, comme un présentateur de cabaret. Si je ferme les yeux, je peux presque discerner les gens qui applaudissent, celui qui se gratte la tête, pas loin, au troisième rang. La dame perplexe le nez dans son programme: « vraiment, ce n’est pas ce qui a été dit « . Le petit couple de personnes âgées, tout au fond. Elle plisse les yeux pour mieux voir, il a la tête ailleurs, à ses semis de carottes ou à ses plants de tomates. A la place de ça, il n’y a que trois personnes. Les collègues de mon père. L’un est plutôt jeune, pas mal. Commercial dans toute l’acception du terme, y compris les chaussures impeccables. Je lui souris un peu plus qu’aux autres. Les autres, banaux au possible, ne m’intéressent pas.
Tenter déjà. Savoir qu’un sourire peut en faire obtenir beaucoup. Et puis jouir de ce petit statut. Je suis la fille du patron. Alors, on veut me faire plaisir. Des cadeaux encore. M’acheter moi pour l’acheter lui. Ça revient au même, sauf que c’est moi qui en profite. Les Dr Pepper que le jeune vendeur me ramène, parce qu’il sait que j’adore ça. La canette très froide, ma bouche qui laisse une trace de buée en s’y déposant, le liquide sucré à l’excès qui inonde mes papilles, le petit frisson de plaisir qui me parcourt. Le Cd dont j’ai parlé l’autre fois et regretté de ne pas avoir pu l’acheter lors de ma dernière razzia disquaires avec mon père. Il n’y en avait plus en stock. Il me l’a amené, dans un sac plastique, sans fioritures. Je ne pense même plus à dire merci. Je deviens une de ces gosses pourries gâtées qui n’ont même plus à lever le petit doigt pour que le moindre de leurs désirs soient exaucés. Enfin, quand je suis avec lui. Je deviens une sorte d’idole païenne, qu’il convient de glorifier. Mon père ne reculera devant rien. Mes notes à l’école, ma répartie, mon humour font mouche. Il est fier de moi. Fier de m’avoir engendré. Je pourrai lui dire qu’il n’y est pas pour grand chose en fait. Que s’il m’a effectivement légué ses gènes, il n’a pas vraiment participé à faire de moi cette gamine poussée un peu trop vite que je suis. Ce n’est pas lui qui s’est occupé de moi, la nuit, quand j’étais malade. A tenu mes cheveux  quand j’avais la tête au dessus de la cuvette. Ce n’est pas lui qui a contracté la varicelle à trente ans passés, parce que je lui ai fait passer. Ce n’est pas lui qui m’a fait faire mes devoirs. Ce n’est pas lui qui n’a pas été parfait, loin de là, avec moi. Ce n’est surtout pas lui que j’ai appelé papa. Mon père est l’étranger le plus proche de moi que je connaisse. C’est compliqué de tutoyer quelqu’un, d’être au plus près de son intimité sans pouvoir partager vraiment quelque chose. Nous sommes censés avoir des rapports privilégiés, et pourtant, il m’est plus difficile de communiquer avec lui qu’avec n’importe quel autre être humain au monde. Notre passif commun, notre Adn, nous dicte des comportements de père et de fille. Seulement, c’est tout ce que nous ne sommes pas.
Je ne peux avoir avec lui que des embryons de conversations. Parler de pluie et du beau temps, un peu de la danse, évoquer l’école. Rien que des choses dérisoires. Complètement sans intérêt. Ou presque. Les sujets importants, nous les évitons soigneusement. Je me contente d’observer que il a repoussé la sauce cocktail loin dans son assiette, après y avoir seulement trempé les lèvres. Facile de deviner pourquoi: un seul mot. Whisky. Quelques centilitres, de trop. Je n’en dis pas un mot, mais j’observe. Son regard sur les bouteilles, comme sur un vieil amour déçu. Ses yeux qui sautent directement à droite de la carte au resto. Ils n’examinent jamais le côté gauche: les apéros.  Sa façon d’éviter le verre, les verres. Curieusement, s’il est avec moi aussi sobre qu’un chameau,  c’est en sa compagnie que je découvre l’alcool. Pas de vin, mais le Martini. Encore aujourd’hui, je ne peux m’empêcher de penser à lui quand j’en aperçois à la carte d’un restaurant. J’ai presque envie d’en prendre un verre, comme un hommage. Un truc entre lui et moi. Mais à quoi cela servirait il? A ressusciter une complicité qui n’a jamais vraiment existé?
Mon père et moi. Ma poule. Forcément, on mesure le fossé entre nous. Mon père et moi n’avons pas grand chose qui nous rapproche. Même si j’ai bien essayé. Il s’intéresse au base ball? Je vais le voir jouer, et même, je choisis une vareuse des Yankees dans un magasin de sport. Je la porte. Il aime le cinéma? Je tente d’apprendre par coeur les noms des sorties de la semaine, des réalisateurs, des acteurs. Et je lui récite le week end venu, comme si c’était pour moi quelque chose d’évident et de normal.
Parfois, rarement, il m’invite dans son appartement. Un vrai appart’ de célibataire. Des cendriers pas vidés sur la table basse. Mon père ne fume pas. Des piles de linge encore dans leur manne, et pas rangées. Des toilettes au papier rêche et sans désodorisant, pas de lunette sur la cuvette. La cuisine, enfin la mini kitchenette pour être précis, en état de siège permanent. Casseroles maculées de sauce, cartons d’emballages de nourriture sous vide, ou surgelée encombrent l’évier, et ce qui tient lieu de plan de travail.
Des pompes échouées à côté du canapé, comme des navires en perdition. Inutile de préciser qu’elles sont immenses. Ce qui est rigolo, vu la petitesse de son appart’. Il a l’air de dépasser de partout, d’être contenu dans une maison de poupée. Un pas de trop, un geste maladroit, et tout explose. Les soirées sont calmes chez lui. Comme la première fois. Avachi dans son canapé, il m’a prêté une de ses chemises pour dormir. Je flotte dedans, elle m’arrive jusqu’à mi-cuisse. Recroquevillée dans un coin, les mains sur les genoux, dans la pénombre, je fixe l’écran. Un truc policier à l’intrigue sombre, puis un film mélodramatique avec Johnny Depp, et on enchaîne sur une histoire de base-ball (encore) avec un acteur apparemment très connu. De tous. Sauf de moi.
Ça nous mène aux petites heures de la nuit. Sur le canapé, je n’ai pas bougé. Pas d’un cil. Même si mes paupières commencent à devenir lourdes, et que j’ai un peu de mal à suivre les détails de l’histoire. Être là, dans l’ombre, sans bouger, c’est finalement assez agréable. Sentir son corps s’appesantir de tout son poids dans le canapé, se sentir mollir peu à peu, s’enfoncer.  Perdre pied. C’est sur le coup de trois heures qu’il me propose d’aller dormir. Une seule chambre, un seul lit. Qu’on partage. Moi à côté de cette grande carcasse, à l’entendre respirer calmement, puis bientôt, ronfler. Les yeux fixés au plafond, intimidée, mal à l’aise. Puis finir par sombrer. Dormir aussi. Quelques heures trop courtes.
Mon père. Ma poule. Un couple improbable et pourtant écrit noir sur blanc. Je porte son nom. Un nom qui m’a longtemps un peu embêté, un peu pesé. Auquel j’ai fini par m’habituer. Un peu comme mon père en fait. Je me suis habituée aussi bien à son absence qu’à sa présence. Ça ne me gène plus. Ça ne me pèse plus. C’est comme ça.
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