#21: Sand

19 Oct

Sand. C’est elle qui m’a appelée comme ça la première fois. Syl. Syl and Sand. Ca sonne. On est très copines. Même si ça n’avait rien d’évident. Un an passé dans cette école que j’ai détesté avec elle ne nous a pas fait nous rencontrer. Il a fallu une autre école, encore, et cette solidarité de la vague connaissance qui se crée et se renforce confrontée à quelque chose de plus grand, plus fort qu’elle. Dans cette école immense, nous sommes les gamines. Perdues. Et on finit par se tenir la main. Par devenir inséparables. Nous formons un couple étonnant, détonnant. Syl, c’est une américaine, une vraie. Débarquée en Belgique à dix ans. Des traits fins, des cils noirs ourlant de grands yeux en amande. Ma meilleure amie est aussi black que je suis pâle. Ses cheveux aussi crépus et courts que les miens sont lisses et longs. Nous avons quasi la même morphologie, la même taille. Nous sommes les négatifs l’une de l’autre. C’est plutôt drôle quand on y songe. Vraiment, au départ, rien ne disait qu’on aurait pu être amies. C’est venu petit à petit, sans qu’on y songe. des points communs qu’on a trouvé comme ça. Le même goût pour les improbables musiques discos. Les mêmes groupes dont on connait les tubes par cœur. Une envie commune de dévorer les livres, et surtout Agatha Christie. Une de mes monomanies. Qui va me pousser à tout lire. Certains disent j’ai tout lu de tel auteur. C’est rarement vrai. Il reste toujours une part de l’œuvre qui reste en dehors de la zone de lecture, volontairement ou non. sauf que ma monomanie et moi, on pousse à l’extrême. Christie est décortiquée, disséquée. Je lis vite, très vite. Et elle m’aide dans cette entreprise. Elle me prête ses bouquins. Elle est extrêmement tenue par sa mère. Rigoriste, celle ci ne voit pas d’un bon œil nos relations. Je suis fille de mère divorcée. Deux fois. Peu importe si elle aussi a divorcé. Ma liberté relative l’angoisse. Elle a peur que j’aie une mauvaise influence sur sa fille. C’est vrai, j’ai du lest. Ma mère, par démission parentale ou parce qu’elle est très consciente de mon haut degré de limite, m’autorise à plus ou moins aller venir comme bon me semble. Tant qu’à l’école je ne faiblis pas. Tant qu’à la maison, je participe. Je peux un peu gérer mon temps comme j’ai envie. Pas encore le soir, pas tout à fait, mais ça ne va plus tarder.
Syl et moi, on fait presque tout ensemble. Elle devient une confidente, une aide précieuse. C’est avec elle que je parle en premier de mes envies d’écrire. Elle ne se moque pas. Pas une seconde. Elle demande à lire. Ca fait un moment que les doigts me démangent, mais je n’y arrive pas vraiment. L’impression de ne pas avoir d’idée assez forte pour les mots. Du coup, je préfère ne rien faire encore. Ca reste un projet en l’air, écrire. Comme des tas d’autres choses. Mais ça n’a pas l’air de la déranger. au contraire. Je pars un peu, je délire légerement, comme j’aime faire. Et elle suit. Je m’imagine avec quelques bouquins à mon actif, publiée, célèbre. La trentaine, alcoolique, et probablement ayant une attirance assumée des filles, après avoir essuyé deux divorces. Ou trois, selon les moments, et l’inspiration. Que je n’ai encore aucune ligne, aligné aucun mot ne semble pas poser un problème. Mes reves ont beau être incohérents au possible, elle approuve. M’encourage. J’adore cette fille. Elle fait ressortir mon côté fantasque, elle me pousse hors de moi, dans le bon sens. Heureusement que je l’ai souvent. Parce qu’avec elle, je m’autorise une certaine folie, un imaginaire débridé. Je n’ai jamais autant ri quà ce moment là, avec elle. Pourtant à la maison, tout s’écroule un peu. A mon père bien vite lassé de ses visites à ma mère via moi qui n’ont rien donné, elle a fait succéder un autre. Tordu forcément. Paumé, au moins autant qu’elle, si pas plus. Recruté en cure. Enfin… Ma mère a fini par échouer dans une aile psy. Ca lui pendait au nez. Et évidemment, elle n’a pas pu s’en empêcher. faire du gringue. Séduire. Et quand elle est revenue, il y avait un bonus dans les valises. J’ai détesté aller la voir là bas. Les gens au pas traînant, à l’air perpétuellement ahuri, une odeur indéfinissable qui flotte dans l’air. Des cris parfois. Une sorte de menace sourde. Ca n’a pas duré très longtemps, mais je garde cette image d’elle, pas peignée, en peignoir, l’air perdu au milieu du couloir blanc. Ça, cette chose, c’est ma mère. C’est tout ce que je ne veux pas devenir plus tard.
Son mec est un looser de la pire espèce. Il boit. Il n’a pas un rond. C’est la définition exacte des quelques uns qui vont se succéder. Toujours plus ou moins le même profil. Je peux encore gérer ça. M’occuper des Yeux Extraordinaires et des Cheveux d’Or.
Et puis j’ai Syl. On passe des heures au téléphone, à se raconter des bêtises. Des trucs complètement sans importance et terriblement capitaux. Sa chambre, toute petite, dans laquelle nous tenons à grand peine à deux. Les repas  avec sa mère et son beau père, où seuls les bruits de mastication rompent le silence. Elle me confie qu’elle en arrive à ne plus le supporter: les mâchoires qui claquent, les langues, les lèvres. Tous ces petits bruits innocents à priori, elle n’en peut plus. C’est à peu près tout ce qu’elle me dit de sa vie. Finalement, nous sommes l’une et l’autre très pudiques sur ce qui se passe à la maison. Pas question que je lui parle de ce mec que ma mère a jeté dehors, qui après avoir descendu un certain nombre de verres, me regardait d’un drôle d’air. Des gestes qu’il a tenté. Hors de question. De son côté, elle ne parle pas non plus de ce qui se passe chez elle. Je sais que ce n’est pas forcément toujours au beau fixe, mais c’est tout.
A l’école, tout ce qui se passe en dehors reste en dehors. On a toujours mille et une idioties à se dire, à inventer. Et puis, un sujet sur lequel nous sommes intarissable: les garçons. Les mecs. Bien moins timide qu’elle en apparence, j’ai déjà fait quelques incursions de ce côté là. Un premier baiser oubliable, quelques mains baladeuses, rien d’important. Vraiment pas de quoi fouetter un chat. Comme j’ai un peu d' »expérience », je mène les débats. Il faut que je soie à la hauteur. Seulement, j’ai un gros problème:  toujours le chic pour ne jamais tomber sur le bon garçon au bon moment. Un faible pour les situations compliquées. Jamais un garçon qui s’intéresse en premier à moi ne m’intéresse. Plus il est distant, inatteignable, moins il me supporte, plus je le veux. Enfin, c’est ce que je dis. La semaine suivante, je suis déjà passée à un autre. J’ai cette faculté de m’emballer en quelques instants, de me faire des films, de me construire mon petit scénario mélo à l’extrême, de m’inventer de grandes douleurs d’amour, de vivre des scènes de rupture alors qu’il n’y a pas eu le moindre commencement de début d’une histoire. Puis de passer à autre chose. Montagnes russes. En réalité, je passe ma vie à fabriquer les émotions que je n’éprouve pas. J’ai tellement cette impression tenace de ne rien ressentir de vrai, d’être un cœur mort, inutile, que j’usine à l’infini des étincelles d’amour qui n’en sont pas. Je brasse du vent. Mes moulins à moi sont les sentiments. Je me bats contre eux depuis si longtemps: cacher sa peine, ne pas se montrer atteinte, ne pas se laisser voir souffrir, retenir les gestes et les mots. Je fais ça depuis si longtemps. C’est un automatisme. Et à force d’avoir gardé, enfermé, mis sous clé, j’ai l’impression d’être anesthésiée complètement. C’est pour ça que je cherche inlassablement la sensation forte. Trembler un peu. Être émue. Et que je ne peux qu’être déçue. Je suis comme ces plongeurs qui maitrisent tellement leur corps qu’ils arrivent à ralentir leur rythme cardiaque. Je fais un peu pareil. Sauf que pour moi, la maitrise consiste en l’emballement. Au lieu de ralentir, j’accélère. J’empourpre mes joues. Je parviens presque à me tromper moi même. Jamais très longtemps. Jamais assez. Je sais très bien où j’en suis. Je ne peux faire qu’une chose: faire croire aux autres que. Surtout à elle. Elle qui pense, qui me pense si pleine de vie, amoureuse tout le temps. Si elle savait, qu’en fait ce n’est qu’un masque de plus? Que ce n’est qu’un moyen comme un autre de m’évader. C’est ma dépendance. Je suis une droguée, comme ma mère. Comme mon père. Et mes grands parents. La tare familiale de l’addiction se reflète chez moi dans un terrorisme des sentiments. Une prise en otage. Tout passer au napalm, ce serait tentant. Le vide. Le vide me fait peur. Je remplis. Là où il n’y a rien, je me force à croire que peut être. Un seul mot, une phrase un peu orientée, et j’écris un roman en plusieurs tomes. Je suis un Taliban de l’amour. Extrémiste. Je ne peux concevoir de réagir autrement que dans l’excès.
Elle, c’est tout mon contraire. Alors que chaque semaine, je jette mon dévolu sur un autre, elle n’a en tête qu’un seul. Je la comprends à moitié. Il n’est pas désagréable à regarder, c’est vrai. Intelligent. Mais, je le trouve carrément insupportable. Imbu de lui même. On est ensemble en classe de néerlandais, et j’ai le loisir de l’observer. Il réussit sans travailler comme un forcené, mais en paressant moins que moi, c’est sûr. Nos relations sont un peu tendues, un peu limites. Je ne sais pas si on est potes, ou pas. Ce qui est certain, c’est qu’elle craque complètement. Avec une constance qui m’étonne. Presqu’autant que ce mec sur lequel elle fantasme déjà une vie à deux, un mariage, des gosses. Un mec, alors qu’il y en a des milliers d’autres. Sûrement plus intéressants. Ou plus séduisants. Elle ne veut pas en entendre parler. C’est son premier grand amour. Ce sera lui, et personne d’autre. Je la traite de folle. Il ne la voit même pas. Pourtant, elle ne renonce pas. Se dit qu’un jour, forcément, il la verra. Qu’un jour, ils seront ensemble. Ça lui semble d’une évidence absolue. Pas pour moi.
Je me moque un peu d’elle, de ses certitudes.
Pourtant, à l’extérieur, c’est moi qui parait la plus ancrée des deux. Image encore, personnage crée de toutes pièces. En réalité, peu de personnes savent vraiment. Elle, un peu. Ce garçon avec qui j’entretiens un rapport trouble, qui se dit être mon ami; ma mère l’adore. Il a un prénom un peu ancien, un peu suranné. Ça me fait marrer. C’est un garçon gentil. Encore un. J’aime bien me confier à lui. J’ai toujours plus ou moins besoin d’avoir un mec, des mecs autour de moi. Même si amicalement je n’ai aucun souci avec les filles, même si j’ai de bonnes copines, voire des amies, comme Syl, j’ai besoin d’avoir un mec, l’avis d’un mec dans ma vie.
Étrangement, leur avis compte plus pour moi que tout ce que peuvent me dire mes copines. Leurs paroles prennent de la consistance, leurs compliments de l’importance. J’ai besoin d’être reconnue par le masculin. Et puis, les relations avec eux me semblent tellement plus simples, et aussi plus complexes. Un peu de séduction, même par inadvertance, un peu d’ambiguïté, ni noir ni blanc. J’aime bien. Ma relation avec lui ne faillit pas à la règle. Quelquefois, je joue un peu. Avec lui. Je passe ma main dans ses cheveux. Je glisse un baiser dans son cou. Et quand il est presque à point, je lui dis que c’est des idées. Qu’il s’imagine des trucs. Que non, vraiment, c’est un ami, mais c’est tout. Je ne sais même pas pourquoi je fais ça. Je n’ai pas plus de sentiments pour lui que pour un autre, mais… J’aime savoir que je plais. J’aime susciter chez l’autre un trouble. J’aime encore plus cette espèce d’état de latence, quand on ne sait pas vraiment ce qu’il en est pour l’autre. Quand on n’est pas sûr de soi, de l’autre. Paradoxalement, cet état me rassure.
Sand. Sand est une séductrice. Pour l’instant, un embryon, c’est sûr. Mais Sand est un personnage plus grand que moi. Plus drôle, plus séduisante, plus brillante. En raccourcissant mon nom, je me sens pousser des ailes. Légère. Sand est légère, une bulle de fantaisie, un morceau d’inconséquence. Sand est presque moi. Moi comme je voudrais être.

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