#22: C’est-quoi-ton-nom-déjà?

20 Oct

Un mec chasse l’autre. Un peu plus paumé que le précédent, heureusement, il existe une telle variété dans les tares et les addictions humaines qu’au moins on a toujours l’impression de découvrir autre chose. De l’alcoolo au drogué, du repris de justice au mec dangereusement borderline, on en voit passer. Les Yeux Extraordinaires et les cheveux d’Or ont au moins cette bulle d’air, quand ils partent chez leur père. Moi, je n’ai rien.

Je traine ces weekends sans eux, je ne vois pas passer les minutes au cadran de l’horloge. J’ai toujours été solitaire, par choix. Là je deviens seule. Choisir de ne pas s’entourer est une chose, préférer son propre monde à celui des autres. Par contre, être laissée à soi, pour compte, sans avoir rien demandé, et la solitude devient affreuse. Pesante. Lire. Encore, toujours. Commencer à jeter des bouts de mots sur le papier. Dans une tentative grandiloquente, se déclarer poète. Sauf que comme souvent, je n’ai pas les moyens de mes ambitions. Pas la rigueur nécessaire. Il me faudrait un coach, pour m’obliger à écrire. Quelqu’un derrière qui me botte les fesses pour que j’avance. Je prèfère, j’ai toujours préféré le reve à l’action. Dans un reve, on ne visualise jamais l’échec. On ne manque pas de tomber. On ne se casse pas la figure. Tandis qu’essayer, se confronter à la réalité, matérialiser les choses, c’est aussi se confronter à un échec possible. Donc j’applique à la lettre. J’installe quelques mots, un embryon de phrase. Puis, je prends la feuille de papier dans ma main. Je la froisse, j’en fais une boule compacte, bien serrée, et poubelle. Ca me laisse l’illusion que je contrôle. Que peut être c’était bien, mais que j’ai balancé à la poubelle, que j’ai choisi de m’en débarasser. Ce n’est pas quelqu’un d’autre qui aura eu un pouvoir sur mes mots. Mon petit carnet me suit partout. C’est un réconfort. Savoir que même si je n’en ferai rien, il y a la possibilité des mots. Je n’ai jamais beaucoup aimé dormir. Une perte de temps. Je passe des heures, la nuit, à dessiner des lettres. Et à balancer des boulettes de papier, inutiles. quand je finis par m’endormir, vaincue par la fatigue, souvent mon couvre lit est constellé de ces créatures rondes, chiffonées, aux aretes parfois abruptes.
Me réveiller, aller prendre mon petit déjeuner, en pyjama, et trouver dans la cuisine un de ces mecs aux cheveux sales et à l’allure bizarre. Pas envie. Je saute ce repas, le plus souvent. Je prends juste un café, que je bois dans la salle de bain, le plus souvent. Pour éviter de croiser leurs regards torves, d’avoir en face de moi leur nez bardé de comédons. Et ma mère, qui fait son grand numéro, en déshabillé de soie, qui minaude, chatte repue. Ils me dégoutent. Elle me dégoûte. J’en viens à ne plus supporter de voir sa chair. De voir ses cuisses débordant de cellulite, son ventre mou débordant sur les hanches, ses seins tombant et aux aréoles brunes déformées. Je m’observe nue dans la glace. Je constate: mon ventre plat, mes seins maintenant joliment formés, ronds, pleins. J’espère n’être jamais comme elle. Parfois, je pique un boxer de dentelles dans son armoire, et je l’enfile en catimini. Pour constater à quel point ça me va mieux qu’à elle. Mes fesses musclées par la danse, mes cuisses dures des pirouettes et des enchainements, je me trouve belle comme ça, à moitié nue dans la glace. Tellement plus belle qu’elle. Alors pourquoi cette injustice? Ferme. Alors qu’elle est molle, que ça craque de tout côtés. Et pourtant, elle met un nombre d’hommes dans son lit incroyable. Partout où elle passe, on la regarde. Elle a une sorte de magnétisme, que je n’arrive toujours pas à expliquer. Une aura sexuelle peut être. Un charme animal qui fait que séduire est aussi naturel chez elle que de respirer.
J’ai eu le loisir de l’observer, cet animal étrange qui est ma mère. Elle est une sorte de fauve, c’est effarant. Si elle jette son dévolu sur quelqu’un, il n’a plus qu’à faire une prière, et espérer que ça se passe en douceur. Elle est boulimique. De sexe, essentiellement. De séduction surtout. Je connais trop bien ces matins où elle m’appele dans sa chambre, pas encore habillée, à moitié camouflée par les draps, avec cette odeur caractéristique de sperme et de sueur qui empuantit la chambre. Elle a ces matins là un sourire indéfinissable. Celui du prédateur qui vient d’occire sa victime, et lèche le sang sur les plaies qu’il a crée. Cette ronde permanente me fatigue et me fascine.
Pourtant vient un moment où ça cesse. Un temps. Un a su retenir son attention, plus que les autres. Il parvient même à l’attirer hors de chez elle, et par extension, m’attirer moi. C’est-quoi-ton-nom-déjà? C’est la phrase que j’ai entendue le plus souvent au cours de cette période. Lui ne fait pas exception. Il lui faut quelques semaines pour s’habituer. C’est vrai, mon prénom est tellement orignial et étrange. Je comprends aisément qu’on n’arrive pas à imprimer cette information si difficile. Seulement, lui il s’accroche. Un parasite plus résistant que les autres, surement. Au cuir plus dur. Un minable quand même. Je déteste aller chez lui. Je déteste dormir dans la chambre de son fils handicapé dont il n’a pas la garde. Je déteste passer des heures à la fenêtre parce qu’il n’y a rien à faire d’autre chez lui, pas même moyen de mater la télé. Y en a pas. Je déteste ne me nourrir que de nutella sur du pain rassis, parce que le fric manque, et qu’il attend d’avoir touché du chômage pour faire les courses. Globalement, je déteste tout dans cette maison. Il n’est même pas foutu d’avoir des toilettes normales. Les siennes étant en rade, plutôt que de payer une réparation, il a réussi à dégoter par l’intermédiaire d’un pote quelconque des toilettes seches portative. Un truc qu’il faut vider régulièrement, et qu’on a installé (enfin, installé, c’est beaucoup dire), en plein milieu d’une pièce « débarras ». Une chambre inutilisée. On touche le fond là. C’est ce que je me dis sur ce trône de fortune, angoissée que quelqu’un monte parce que bien entendu, cette fichue porte ne ferme pas. Que je l’ai coincé comme je pouvais avec un gros dictionnaire et un seau en plastique. Je déteste l’odeur qui persiste. Je déteste voir sur sa nuque ces espèces de petits frisottis qu’il a comme un duvet. Je déteste sa peau luisante, son vocabulaire de charretier, ses manières vulgaires.
Avec lui, je découvre les cafés. Bien obligée. C’est là qu’il passe le plus clair de son temps. Ma mère suit, et moi par extension aussi. On passe toutes nos soirées dans un de ses cafés de quartier. Pas spécialement mal famé, plutôt bien tenu, je dirai. Pour tromper l’ennui, je me mets aux flèchettes. J’aime ça. En réalité, j’imagine que c’est lui la cible, parfois ma mère. Ca rend ma main sûre, ma visée précise. Il n’y a pas de jeunes de mon âge. A cet âge là, on ne fréquente pas les cafés, fut ce en compagnie de ses parents. Mais tout le monde n’a pas la chance d’avoir ma mère pour mère, et ses principes d’éducation aussi vagues que fluctuants. Les seuls jeunes ont déjà quelques années de plus que moi au compteur. J’en retiens surtout deux. Un parce qu’il est tout à fait un fantasme d’adolescente en formation. Brun, épaules musclées, jolis yeux, muscles saillants sous le tshirt. Si l’on excepte son boulot d’éboueur, moins glamour, il est parfait. Il a juste une petite dizaine d’années de plus que moi. Il me plait beaucoup, et je tente avec lui mes premières incursions dans l’univers de la drague. Guère concluantes d’ailleurs. Lui aussi a souvent cette phrase à la bouche: c’est-quoi-ton-nom-déjà? Puis, il y a l’autre. Blond, chétif, pas très malin. Pas très drôle non plus. Pas mon genre. Avec lui, la différence est moins grande. Et puis, surtout, il est beaucoup moins matûre que l’autre. Un peu foufou, un peu à l’ouest. Mais gentil. Terriblement gentil. Et visiblement très à l’aise avec le fait que je me rapproche de lui. Que je me rapproche tellement qu’un jour je finis par l’embrasser. Sept ans entre nous, qu’est ce que ça fait? Ma mère n’a pas l’air d’en tenir compte. Au contraire, elle encourage plutot. Avec un garçon dans les pattes, je serais moins à ses basques. Moins dépendante. Je sors avec lui, un peu par désoeuvrement, beaucoup par curiosité. C’est agréable de se sentir accompagnée par quelqu’un. C’est chouette de savoir que quelqu’un attend vos coup de teléphone. A envie de vous voir. Ca me flatte l’égo. Pourtant, je continue de lorgner vers mon fantasme de beau gosse.
Que je sorte avec son copain l’a intrigué. Il se met à se rappeler mon prénom tout à coup. A l’utiliser à tous propos. A flirter vaguement avec moi. J’adore l’ambigu de nos relations à trois. Embrasser un, penser à l’autre, savoir qu’il pense à moi quand j’embrasse l’autre. J’expérimente mes premières petites manipulations amoureuses. D’autant plus facilement que je n’ai pas de sentiments pour celui avec lequel je sors.
Ce qui devait arriver finit par arriver: Le beau gosse et moi, on se retrouve seuls. Et on échange des baisers fiévreux. Surtout lui d’ailleurs. Sa main a illico trouvé mes seins, puis mes fesses. J’ai eu un mouvement de recul, puis suis revenue. Quand même, c’était bon. Je n’allais pas m’effaroucher pour si peu.
Cette histoire un peu floue entre nous va durer un petit temps. Le blond est prévenu. Je suis avec l’autre. On ne parle pas énormément, on s’embrasse beaucoup. Je suppose qu’il a en tête bien plus que ce flirt innocent, mais je ne dis rien. Il reste relativement correct. Et si ça doit être lui ma première fois, et bien , je pourrai tomber plus mal, franchement. Tout le monde n’a pas l’air de cet avis. Ma mère adorait le blond, ne peut pas saquer celui ci. Alors que nous avons passé la soirée, tous les deux sur le canapé peluché dans le salon, comme des gosses très sages, et ma mère avec son mec en haut à faire dieu sait quoi, je vais en mesurer toute l’étendue. Après un dernier baiser, il est temps pour lui de rentrer, et pour moi de me glisser dans la chambre qu’on me prête. Seulement, en passant dans le couloir, j’entends ma mère qui m’appele. Un peu mal à l’aise, je vais dans sa chambre. Elle est nue, visiblement son mec aussi. Le drap léger parvient à peine à dissimuler l’empreinte et la forme de leurs corps. Elle me dit, de but en blanc: – Qu’as tu fait?
-Rien. Que veux tu que j’aie fait?
-Tu as couché avec lui?
-Mais enfin, non. Bien sûr que non. Maman… Je la supplie du regard. Ne pas m’infliger ça devant lui, ce quasi inconnu.
Elle va plus loin encore.
-Retire ta culotte.
– Quoi?
– Tu as entendu, retire là; et donne la moi.
Devant cet étranger, je suis obligée de retirer ma culotte, et de lui tendre. Elle en regarde le fond, l’approche de son nez, visiblement à la recherche de sperme ou de trace de « consommation ». Je retiens à grand peine mes larmes. Humiliation, manque de confiance absolu, irrespect.
Je crois que finalement je préfère être  » C’est-quoi-déjà-ton-nom » que sa fille.

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6 Réponses to “#22: C’est-quoi-ton-nom-déjà?”

  1. Capuche 20 octobre 2010 à 21 h 05 min #

    … Tu fais pleurer mes yeux

  2. Radha 20 octobre 2010 à 21 h 37 min #

    Je commenterais bien hein, mais je ne vois pas quoi dire…merci de nous offrir ces bijoux

  3. eoik 20 octobre 2010 à 21 h 59 min #

    rhaâ ça me fait penser à la façon dont elle se tient mal la mère de hamlet après le décès de son mari
    je découvre ce blog : rare (trop pudique pour en dire plus)

  4. millie 20 octobre 2010 à 23 h 12 min #

    trois petits points pour dire ce que tu sais déjà… émotion, toujours.

  5. souventfemmevarie 24 novembre 2010 à 0 h 14 min #

    Soufflée par ce texte. Chaud et froid. Mots forts.

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