#24: les grands ensemble

22 Oct

Syl. Soutien inconditionnel, et sans faille. La fille qui me fait le plus marrer au monde. C’est vrai qu’à l’école, notre binôme ne passe pas inaperçu. C’est vrai qu’on a un peu tendance à exclure les autres de notre petit couple. Après tout, nous sommes quasi en auto suffisance, nous avons l’amitié autarcique. Elle et moi, c’est un truc fort, précieux, et sans qu’on aie jamais nommé ce qui nous anime, on sait pertinnement toutes les deux qu’on s’apporte exactement ce qui manque à l’autre. Souvent, on se prend à imaginer comment seront nos vies adultes. Et dans tous les scénarios évoqués, des cas les plus probables aux scénarios les plus déjantés, il est évident que nous sommes toujours là, présentes l’une pour l’autre en filigrane. C’est tacite. Mais il semble que rien ne pourra nous séparer. C’est notre plus grande croyance. Pour aucune de nous deux la foi n’est importante. Même si j’ai été plus ou moins élevée dans le catholicisme, que je me suis pliée sans broncher aux rites et aux cérémonies, je n’ai jamais été très branchée par Dieu. Je n’ai jamais cru, au sens premier du terme. Je n’en ai jamais compris l’intérêt. A part pour les gens paumés et qui se cherchent des raisons de vivre, de continuer. Pour les autres quel intérêt? Sachant que la plupart des gens agissent en fonction de ce que leur action va leur apporter, ou modifier à leur vie, qu’est ce qu’ils attendent de Dieu? Une écoute? Comment être sûr que ce soit le cas? Autant se confier à un chen sur un trottoir, au moins vous aurez ses bons yeux un peu tristes pour planter votre regard. Une intervention? Si l’on considère les catastrophes périodiques que la Terre subit, on nne peut pas dire que ce soit toujours à bon escient. Ou alors il est d’une maladresse crasse. Ce qui peut arriver, même aux meilleurs. De la justice? Ou bien peut être que croire en Dieu, c’est croire au destin. A une force plus grande que nous et qui nous dépasse. Se dire que quoi qu’on fasse, il y a une autorité supérieure qui guide notre main, et nos actes. Que tout n’est entièrement ni de notre fait, ni de notre faute. Peut être que croire en dieu, c’est rester un enfant à jamais. Je ne peux avoir que de l’empathie pour ceux qui y croient. J’essaie de les comprendre. J’imagine que pour eux, c’est aussi une forme de force qu’ils tirent de leur foi. Mais je n’ai pas envie d’investiguer plus loin. Je n’aime pas me plier à des rites sans en comprendre la raison. Le coup de l’hostie m’a toujours paru d’un autre âge. La symbolique cannibale, même si elle est censée représenter le partage de l’amour universel, le sang versé, toute cette culpabilisation millénaire qu’on nous assène, cette théatralité censée nous amener à ressentir la communion. Je me sens plus en phase avec le genre humain quand j’écoute un très bon morceau de musique que là. Là, j’ai l’impression de jouer dans une mauvaise pièce, où chacun sait qu’il est un acteur, et tente d’être le moins faux possible. Quelques uns sont différents. Ceux là sont vraiment investis. Rien ne leur parait étrange. Ni que l’on dépose ce rond fade sur leur langue. Ni qu’ils se signent, les yeux fermés, génuflexion devant l’autel, et retournent à leur place, béats et avis. Ils ont eu un morceau de divinité dans la bouche.

Je déteste encore plus à la toute fin, cette dernière chanson. Parce que je sais qu’il me faudra souscrire au fameux « baiser de paix ». Se tourner vers son voisin, l’embrasser. Je n’aime pas qu’on me force. Je n’aime pas toucher. Ces cinq minutes sont une torture pour moi. Se forcer. C’est l’impression que je vais garder longtemps de la religion. Se forcer à faire des choses dont on n’a pas envie, sans en comprendre souvent la raison intrinsèque.

Syl non plus ne croit pas. Je n’ai jamais cherché particulièrement à savoir pourquoi, mais ces discussions me semblent tellement d’une importance mineure. On a tellement mieux à se dire. Les jours, les semaines passent. Peu à peu, on s’ouvre un peu au monde. Notre amitié est maintenant suffisamment forte, solide pour supporter une intrusion. Elle a rendu la lumière à mes jours nocturnes, du moins quand je suis avec elle. Les weekends sont toujours gris, légerement dans la pénombre.  Je ressasse. C’est en soirée que ça devient plus compliqué, quand la nuit tombe.

Les arbres balancent à cause du vent qui siffle dans leurs branches déjà décharnées. L’automne n’est pourtant pas encore si avancé. J’ écoute la plainte sourde, les claquements, craquements, grognements qui viennent du dehors. Combien d’heures passées comme ça, les yeux grands ouverts dans l’obscurité, assise par terre, appuyée contre la garde robe, les genoux ramenés vers sa poitrine ? Je les enserre de mes bras. Je me repasse encore une fois le film.

Pourtant, tout avait bien commencé. Les bancs de l’école, trois filles qu’à priori rien ne prédispose à se trouver ensemble, aussi différentes que … On ne sait pas. Très différentes, c’est sûr. Mais pourtant, c’est un peu ça qui nous rapproche. La sensation de former une alliance étonnante, un trio explosif. Syl et Sand, et elle. Exotique, extravertie, drôle. Alors, tout doucement,  on commence à traîner de plus en plus souvent ensemble. Partageant tout un tas de ces trucs tellement futiles donc indispensables. De la création improbable d’une chanson dans une langue imaginaire à des poèmes improvisés, des danses dans des chambres d’ados aux murs recouverts de posters punaisés, des petites confidences… Des coups de fils interminables, alors qu’on a déjà passé toute la journée ensemble, on a encore des trucs à se raconter, c’est dingue. Partager les premières clopes. Aller chercher des frites et rire du garçon maladroit qui les sert. Discuter des profs, et des cours chiants parfois. Les postillons du prof d’histoire et le premier rang à éviter dans sa classe. Est-ce que si je l’appelle j’aurai l’air d’une cruche ? Tu ne veux pas aller lui demander de sortir avec moi, toi plutôt ? Des bulles d’inconséquence, de confiance, les premiers secrets, les garçons, comment on embrasse. Ah non ce n’est pas vrai il a mis la langue ? De toute façon, je l’aime plus, il est nul. On  se confie tout, du moins c’est ce qu’on s’est  juré. Personne entre nous, juste notre triangle parfait.

Mais.

Mais un rouage s’est brisé. Ou une pièce qui était mal huilée. On ne sait pas. Pourquoi n’a -t-on  rien vu ? Pourquoi  n’a-t-elle rien dit ?

Drôle de question, et comment lui donner une réponse. C’est compliqué. Une espèce de pudeur peut-être, qui l’a empêchée de nous dire. Voyez cet Autre. Il fera partie de nous maintenant. Elle n’a pas osé nous dire, que son cœur était partagé, pillé. Qu’à l’intérieur d’elle, c’était le bordel intégral, l’envie du vide, du plus rien.

Et c’est pour ça, qu’un jour…

A l’école.

Dans les toilettes pour filles, alors que comme d’habitude, on allait se griller une petite clope, tétant sur le cylindre blanc, à tour de rôle debout en équilibre sur la cuvette, profitant de la minuscule fenêtre pour ne pas se faire repérer trop vite par l’odeur de la fumée, elle a sorti un tube.

Tout est allé très vite. Sa main tendue. Une pluie de petits ovales multicolores dans sa paume ouverte, puis dans sa bouche. Le bruit qu’elle fait en avalant. Les bonbons minuscules qui volent de tous côtés, en un feu d’artifice pharmaceutique.

Nous deux, Syl et moi, interloquées, ne sachant comment réagir. Essayer qu’elle vomisse.

Des chips au curry, et du coca. Lui fourrer dans la bouche. Je reste près d’elle, tient ses cheveux au dessus de la cuvette, tandis que Syl va chercher un prof. Vite, n’importe quoi. Lui donner une claque. N’importe quoi. Tenter de la garder éveillée. Surtout qu’elle ne dorme pas. La faire marcher.

Je me sens inutile. Et moche. Et surtout,je me  demande pourquoi. Ce qui s’est passé, pourquoi elle n’a rien dit. L’ambulance se pointe, avec un sale bruit. De trois, nous ne sommes plus que deux. Miroir l’une de l’autre. Syl et Sand.

C’est déjà fini. Elle est partie à l’hôpital. Notre journée continue. Irréelle. Cours d’anglais, puis de physique. Avec l’incertitude de ce qui va se passer, l’angoisse. Et surtout. Lancinant. Le pourquoi. C’est ça le plus dur.

Même maintenant, longtemps après, je me pose encore la question. Si elle était si mal, pourquoi n’a-t-elle rien dit à personne… s’être confiée ne serait ce qu’un peu. Avoir demandé de l’aide. A n’importe qui. Même à nous. On  aurait peut-être pu. Si ce n’est faire quelque chose directement, au moins enfin… Je ne sais pas.

Je suis là, dans ma chambre, longtemps après, et ce soir, je  pense à elle. Et à notre petit clan, qui s’est fracassé ce jour là. Une fracture irrémédiable. Ca n’a plus jamais été pareil. Le silence a tout sali.

Quel gâchis.

Ne plus rien sentir, ressentir. S’enfoncer dans du coton. Un truc chaud et confortable. C’est ce que je  veut maintenant.

Et je les avale, avec une gorgée de gin. Ça brûle la gorge.

Les larmes roulent sur mes joues.

Dans un silence assourdissant.

Je ne crois pas en Dieu.

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