#25 Prune

30 Oct

Prune. Mon grand père continue à m’appeler comme ça. Même si le petit fruit acidulé des débuts est maintenant presque mûr. Mes si mes joues ont pali. Même si mes yeux s’ombrent désormais de rimmel. Même si je porte des jeans troués. « Oui, c’est fait exprès, papy. » Poussée comme de la mauvaise graine, comme ces herbes folles qu’il s’échine à domestiquer dans son jardin. Son jardin. Peu de pelouse, par contre un potager immense, sur lequel il passe des heures. Tracer des sillons, semer, entretenir, veiller à la bonne santé des plantes et des fleurs. Des jolies tagettes plantées en bordures et dont les taches oranges et jaunes illuminent la terre noire. Les « amours en cage », dans un coin bien précis du potager. J’adore les observer, rond dans leur voile, leur coque végétale. Transparente, un peu indécente. Ce sont des plantes suggestives, un peu stripteaseuses, un peu allumeuses. Et quand on finit par les croquer, alors qu’on s’attendrait à avoir en bouche de la suavité et du sucre, c’est une explosion acide. Paradoxal. Je voudrais être un « amour en cage ». Bénéficier de cet effet de surprise. Un peu plus loin que le potager, il y a un coin un peu à part du jardin. Celui qui donne plus immédiatement vers la rue. Pour s’en protéger, mon grand père a planté toute une série de haies, principalement des sapins, mais aussi quelques arbustes à inflorescences jaunes. Des petits pompons orangés, des forsythias. Il a un faible pour cette couleur, je crois. Il est vrai que sur le vert foncé des sapins, ces safrans et citron ressortent magnifiquement. Mon grand père est un artiste à sa façon, même s’il s’en défend. A priori, de ses grosses pattes aux ongles courts, rongés, il ne saurait rien ressortir de beau, de délicat. Pourtant, son jardin, qu’il crée, les associations de couleurs, de formes, les alternances. C’est réellement beau, où qu’on se place. D’une beauté singulière et pragmatique. Les choses paraissent tellement évidentes, simples. On a l’impression qu’il s’est fait tout seul ce jardin, que les plantes ont toujours été là. Que personne n’a pris le temps et le soin de les planter. Mis à part le potager, dont les lignes de légumes tirées au cordeau , la terre vierge de tout indésirable dénotent évidemment une présence humaine, le reste du jardin semble vivre sa propre existence.

J’aime particulièrement ce coin de haies. Enchevétrées comme elles le sont, il s’est crée des niches, des passages secrets. Petite, j’aimais m’y perdre, à humer l’odeur des sapins, à sentir les épines crisser sous mes pieds. J’adorais rester là des heures, profiter du jour qui tombait doucement, de l’humidité remontant du sol, sentant sur mes jambes le froid mordant de la terre quasi prêt à m’engloutir. Je continue à venir dans mon passage secret, avec un bouquin, ou un carnet et un stylo, selon l’envie du moment. Mon tout premier et vrai poème, je veux dire celui que j’ai eu le courage d’écrire jusqu’au bout et de conserver au moins le temps nécessaire à le faire lire à d’autres yeux que les miens, l’a été pour eux. Les arbres. » Ifs, pins, hymnes verticaux ». Je suis sublime de ridicule, mais je m’en fous. Je mets dans mes poèmes tout un tas de références littéraires convenues, tous un tas de mots abstrus, et obsolètes. C’est une façon de jouer, et aussi de me persuader que je suis d’une grande originalité. Je suis juste une ado ordinaire qui se prend, qui voudrait bien se prendre pour un poète maudit. Quoi de mieux que la nature et la solitude pour l’artiste contemporain?

Je ne parle pas de ça à mon grand père. D’ailleurs on ne parle pas beaucoup plus que quand j’étais gamine. C’est reposant, agréable. Toujours prise dans le mouvement des mots, des paroles lancées à tout va, des promesses faites alors qu’on n’y pense pas, des discussions sans fin, des conversations absurdement tragiques, des heurts… Le silence de mon grand père est un cadeau.   J’ai beau être désormais une ado, je reste encore et toujours la petite Prune. C’est le seul être au monde qui peut se permettre de m’infantiliser et que je ne trouve pas ça dégradant. J’aime tellement mon grand père, sa force, sa présence monolithique. Derrière le jardin, il y a le chemin de fer. C’est un passage désaffecté, envahi de ronces et de plantes opportunistes. Il est en contrebas du jardin, et pour l’atteindre, il faut descendre prudemment une sorte de talus encombré d’arbres. Ce n’est pas d’un dénivelé extraordinaire, mais il faut quand même un peu d’agilité pour le descendre sans tomber. A force, j’ai fini par trouver mon propre chemin. Mes repères. Aller jusqu’à cet arbre, sur la gauche. Puis bifurquer vers la droite, là où il y a une espèce de terrasse qui décline certes, mais moins fortement. Quelques slaloms encore, et il ne reste plus que cinq mètres à faire, sans soutien aucun. Soit on choisit de les faire en courant, en priant pour ne pas se prendre le pied dans une racine, et en comptant sur la vitesse pour rester debout, soit on y va prudemment, sur le côté, utilisant ses pieds comme des planches, les enfonçant dans la terre, comme s’il s’agissait d’escaliers imaginaires. Le plus souvent, je choisis la course. Ce qui fait rire mon grand père. Il sait que deux fois sur trois, ça se terminera par une grosse gamelle, mes cheveux pleins de feuilles, les fesses heurtant le sol mou, et moi riant. Éclatant de rire, plus exactement. Ma maladresse a fini de m’embarrasser, elle me fait vivre des situations tellement improbables tellement souvent que je ne peux plus faire qu’en rire.

Je me relève, et on part. On suit les grosses poutres de bois verdies maintenant. En longeant la voie, on arrive quasi jusque chez moi. C’est un chemin, un raccourci que j’emprunterai souvent, en cachette de ma mère qui n’aie pas que j’aille me balader par là toute seule. Elle trouve ça dangereux. A part tomber dans des orties, je ne vois pas bien ce que je risque. Alors je continue mais sans rien lui dire. Évidemment, je préfère être avec lui dans ces promenades. Son chien nous accompagne, il court un peu devant nous. Je regarde sa large queue touffue balayer les herbes, et les petits bricaillons, comme s’il nettoyait , époussetait. A cette idée loufoque, un grand sourire me monte aux lèvres. Prune. Avec ce petit nom, mon grand père me redonne toutes les possibilités. Être un peu gamine, un peu naïve, un peu douce, un peu sauvage. Marcher pieds nus dans la terre. M’arrêter, m’accroupir devant un brin d’herbe sur lequel est posé une chenille, et passer un quart d’heure à le contempler sans que personne n’y trouve à redire. Au contraire, Papy et Prune regardent ensemble. Petite, il prenait délicatement la chenille, et la posait sur ma main. Vert pomme, de minuscules poils qui chatouillaient le dos de ma main. Parfois, elle se roulait en boule. Parfois elle tombait par terre. Alors, il la prenait avec précaution, et la réinstallait sur un bout de feuille. Maintenant que j’ai grandi, les jeux ne sont plus les mêmes. Je n’ai plus besoin d’éprouver physiquement les sensations pour les ressentir. Il suffit que je fasse appel à mon imagination. Que je convoque mes souvenirs, et la chenille est là, à nouveau sur le dos de ma main, alors qu’elle ne bouge pas de son brin d’herbe.

Prune. Parfois, je glisse ma main dans la sienne. A présent,quand nous nous baladons, c’est épaule contre épaule. Mon grand père n’est pas très grand. C’est un grand homme. Ça n’a rien à voir. J’ai beau avoir à présent la même taille que lui, je reste petite à ses côtés. Souvent il a mis dans ses poches avant de partir quelques unes de ces chiques dont je raffole, celles qu’il planque de la gourmandise de ma grand mère dans un tiroir fermé à clé. Des petits carrés noirs durs, avec un cœur blanc crémeux. Ils sont emballés dans un plastique transparent, et c’est avec délice que je les déshabille, fourre le papier devenu inutile dans ma poche, et place le  bonbon sur me langue. Le but du jeu est de le garder le plus longtemps possible en bouche sans croquer, que la pâte noire de l’enrobage fonde, prenne une texture de presque caramel, ensuite seulement, il est permis de plaquer la chique contre le palais avec la langue, et de la faire voyager un peu en bouche, jusqu’à ce que le cœur crémeux devienne accessible. Ca peut durer très longtemps. Prune est extrêmement patiente. Silencieuse et patiente.

Nos promenades n’ont souvent pas d’autre but que de faire fonctionner nos jambes,et de dérouiller les pattes du chien. On ne cherche pas à aller quelque part, on va, simplement. Avec lui, je découvre des tas de chemins dans la campagne qui a servi de cadre à mon enfance mais que je connais finalement si mal. J’aime les champs de blés dorés qui viennent d’être fauchés. Observer les chats qui y trainent, à l’affût de l’un ou l’autre rongeur. Les petits tap tap des pas du chien sur les routes mal goudronnées. Le son et les odeurs, les couleurs. Puisqu’on ne parle pas, ça laisse la place à tout le reste. Les sensations paraissent décuplées. Il m’arrive de temps en temps un truc que j’ai du mal à m’expliquer. Je regarde le paysage, ces bosselements recouverts de tournesols, ces verts si différents, le bleu, le chien qui court, libre. Le profil léonin de mon grand père détaché comme découpé au ciseau sur la toile du ciel. Il me prend un grand vertige, une sorte de tournis. Une angoisse devant tout ça. En réalité, l’esthétisme de la scène me procure tellement d’émotions que j’en suis bouleversée. Quand je laisse vraiment aller, quand je lâche prise, je peux verser quelques larmes. C’est joli. Plus que ça encore. Ça me submerge. Parce que c’est beau, incontestablement. J’aimerai pouvoir peindre à ces moments là. J’envie les Yeux Extraordinaires et le don qu’ils manifestent déjà pour représenter le réel avec des crayons de couleur. Je suis bien incapable de faire ça. Le dessin est quelque chose qui m’est étranger. Comme une autre langue. Je ne sais pas faire de perspectives, donner de la profondeur. Mes traits sont maladroits, et ne rappellent que très rarement de façon claire ce que j’ai voulu représenter. C’est si frustrant. Je voudrais fixer ces images, et je n’ai aucun moyen de le faire. Alors, j’ouvre les yeux du plus grand que je peux, je force mes rétines à imprimer un maximum d’informations, en espérant que si je n’arrive pas à me recréer mes propres tableaux, à contempler quand j’en ai envie, au moins il me reste dans la tête des images à aller rechercher, comme planquées dans un tiroir, le genre de photos qu’on va rechercher quand tout va mal, et que la nostalgie fond sur nous. Je tente de m’imprimer des dizaines de jolies choses, des instants arrêtés, un peu magiques,  à ranger dans un coin de mon cerveau à défaut de pouvoir en faire quelque chose de concret.

Prune se fabrique des armoires pleines de belles images. Une bibliothèque monumentale et virtuelle. Papy lui donne, lui a donné le don de regarder une chose très simple, et d’y déceler la beauté. Prune s’en sert pour se tresser des moyens d’évasions, comme la princesse aux longues nattes.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :