#26: M’amour

1 Nov
Ce qui ne devait durer qu’un moment s’éternise. Pas parce que j’en ai envie, mais essentiellement parce que je n’arrive pas à le quitter. Ce n’est même pas pour ne pas lui faire de mal, lui, je m’en fiche, j’ accorderai plus d’importance à une fourmi qu’à lui. En me disant qu’il m’aime, il s’est ridiculisé. Je ne pourrai plus jamais le prendre au sérieux, ni même avoir de l’estime pour lui. Comment  être aussi aveugle? Comment se donner comme ça totalement à quelqu’un qui non seulement ne vous aime pas, mais qui plus est se sert de vous? Je trouve ça dingue. Tout le monde le voit, le sait. Tout le monde sauf lui. Ou il l’ignore sciemment. Je manque de courage. Il faut reconnaître qu’être avec lui est confortable. Je n’ai aucun effort à produire. Il fait dépendre sa vie de moi. Choisit ses activités en fonction des miennes, calque ses horaires sur les miens. Je ricane doucement. Jusqu’où pourrais je aller? A quel point? Le faire souffrir est tentant, et semble si facile. C’est un bon moyen de savoir, de comprendre les humains qui m’entourent. Cette brave bête de somme, qui s’allonge devant moi et m’offre les parties les plus vulnérables de lui. J’imagine que ça ne doit pas se présenter souvent, d’avoir ainsi quelqu’un à sa merci, sans défense. Dans un monde parfait, je l’aimerai autant qu’il peut m’aimer, nos nudités s’équivaudraient, s’équilibreraient. Nous ne sommes pas dans un monde parfait. J’ai un certain penchant pour la cruauté. Je ne sais pas pourquoi. Peut être que pour une fois, ce n’est pas moi la créature désespérée d’amour, la pauvre chose affamée qui hurle dans le noir.  Mon insensibilité à lui me fait ressentir le pouvoir qu’il a pu avoir sur moi. Ou elle. Eux. Tous ces eux successifs qui ne m’ont jamais aimé comme je leur criais de le faire. Je comprends à quel point il est jouissif de maitriser, d’être en contrôle total. Mon cerveau se glace, mon coeur parfois s’empêche de battre. Il ne faut pas d’obstacle à cette expérimentation singulière. D’abord, les mots. Je lui dis parfois des choses gratuites, cyniques, uniquement pour voir la douleur dans son oeil. Pour voir sa lèvre inférieure trembler, ses joues pâlir. Il accuse le coup. Parfois, je ne lui donne pas de nouvelles pendant une semaine. Je le laisse appeler, et je ne réponds pas. Ou brièvement, je lui dit que je n’ai pas le temps, et je raccroche. Puis d’un seul coup, sans qu’il puisse comprendre d’où ça peut venir, je deviens douce, affectueuse, caline. Je lui demande de venir, là, tout de suite. Et je m’en fiche si nous sommes en plein hiver, qu’il n’y a pas de bus puisqu’on est dimanche, et qu’il va donc devoir se taper les quarantes kilomètres qui nous séparent sur sa vieille mobylette. Qu’il arrive frigorifié.  Je le renvoie une heure plus tard, parce que le lendemain j’ai école, et que je lui dis avoir envie de me coucher tôt. Rien de plus faux pour moi qui ne ferme jamais les yeux avant une heure du matin minimum. Mais je joue.
Je joue avec son corps aussi. Maintenant que j’ai bien compris les mécanismes, comment il fonctionne, je sais ce qu’il faut dire, ce qu’il faut faire, pour l’amener dans un état de tension, dans un état où il voudra coucher avec moi. J’use, j’abuse. Et puis je dis non, au dernier moment je repousse. J’ébauche des caresses, puis m’arrête en plein élan. Histoire de lui faire voir à quel point j’ai le pouvoir sur lui. J’ai le contrôle de son cerveau, et de son sexe. mais n’est ce pas la même chose? Quelquefois, il est obligé de battre en retraite piteusement aux toilettes. Dix minutes plus tard, il revient, l’air très fatigué. Frustré. Mais résigné.
Son coeur. Je l’ai un jour saisi dans ma main, il m’a laissé faire. Bien mal lui en a pris. Je l’ai malaxé, broyé, retourné, éventré. Je l’ai machônné, puis je l’ai recraché. C’est de sa faute. Il n’avait pas besoin de tomber amoureux de moi. Est ce que je mérite ça? Est ce que je mérite qu’on m’aime? En ne le comprenant pas, il s’abaisse plus bas que terre, plus bas que moi. Il doit payer. Il ne sait rien de ce que je fais à l’école, qui sont mes amis. il ne sait rien des flirts plus ou moins innocents que j’entretiens, notamment avec le garçon précieux. Jusqu’au jour où je laisse trainer un mot qu’il m’a écrit. Intentionnellement. je sais qu’il va tomber dessus. Je sais qu’il va se faire des films, même si les mots ne sont pas particulièrement évocateurs. Parce qu’il est jaloux. d’une jalousie maladive. mon bref passage dans les bras du beau gosse, il m’en parle toujours, même des mois après. Il a toujours la frousse que je retourne avec lui. S’il savait. Non, le beau gosse a eu sa chance, mais c’est fini. Il y a longtemps que je suis passée à autre chose. Longtemps que j’ai décidé de ne plus m’attacher pour qu’on ne salisse plus mes histoires. Si elles sont déjà moches dés le départ, pas moyen d’encore les enlaidir.
Ce que j’avais pressenti arrive. Premières crises de jalousie, rupture théatrale. Il jure ne plus m’appeler, me détester, ne plus vouloir entendre parler de moi. Je ricane. Je sais qu’il suffit d’attendre. Une semaine tout au plus. Cinq jours plus tard, il revient, la queue entre les jambes, implore mon pardon. Il a osé ne pas me faire confiance. C’est lui le fautif. C’est le monde à l’envers. Je joue les magnanimes, et après l’avoir fait mariner un peu, je le reprends. Et on repart pour un tour. Quand je m’ennuie vraiment trop, un coup de fil bizarre, un numéro laissé sur un bout de papier et qu’il ne manquera pas de découvir, un prénom échappé au pire moment… Et le tour est joué. Sur deux ans et demi  de relations, on a du rompre quelque chose comme trente ou quarante fois. Pour des fantômes la plupart du temps. Le plus ironique de l’histoire est que quand il s’est vraiment passé quelque chose, avec un autre, des autres, il ne s’en est pas rendu compte, on n’a même pas rompu. Même pas un peu. Il faut dire que ça ne se passe pas tout près de chez lui. Je suis en vacances. Bord de mer, camping, des mobilehomes immobiles. Il m’a écrit. Avant que je ne parte. Une lettre pour chaque jour. Pour que je pense à lui. Ca ne fait que dix minutes par jour, alors je veux bien. Si le reste des 24 h est à moi, c’est un arrangement possible. Ce camping est une sorte de petit village, tous les soirs sur la « place », il y a de la musique, et des jeunes. En journée, je reste sagement près de ma mère, de son mec du moment, et des Yeux Extraordinaires ainsi que des Cheveux d’Or. Le soir, je vais onduler au milieu des garçons. Avec la danse, j’ai l’habitude de bouger, j’ai même une certaine aisance. J’ai l’habitude d’avoir des regards sur moi, ça ne me gêne pas. J’en rajoute. Je bouge mon bassin, je souris. Forcément, certains se rapprochent. Dont un, qui m’a de suite tapé dans l’oeil. Grand, brun, des yeux profonds, j’adore. C’est pourtant avec un autre que je pars me promener, sur la plage. Il m’ a pris la main, et on a baragouiné quelques mots. Il est hollandais. J’ai compris son prénom, et c’est à peu près tout. Une grosse demi heure plus tard, on se retrouve sur la plage, abrité derrière un bateau, à moitié nus. Je le consomme. Je ne cherche même pas à noter son numéro, pour quoi faire? Il ne me plaît pas ce type, je ne le connait pas, c’était juste un corps  à disposition, une expérience. Eprouver une autre peau, tenter de voir si c’est tout le temps pareil. C’était juste furieusement décevant. Court. Dans tous les sens du terme. Passons à autre chose. Le lendemain, le brun s’approche. Me dit qu’il aurait aimé être celui qui est parti avec moi, hier soir. Je lui dit que c’est dommage, qu’il a laissé passer son tour. J’ai envie de ne pas trop lui montrer qu’en fait je n’attends qu’un signe. Je continue de danser, un type trop jeune m’offre une limonade. Que je bois, bien sûr. Toujours accepter un verre ne veut pas forcément dire que le type a une chance. Ca veut simplement dire qu’on est fauchées et que c’est bien de marcher à l’économie aussi de temps en temps. Cette nuit là, je pars me coucher en me rappelant de son sourire. et après m’être brossé les dents, et lu ma lettre quotidienne, j’ai toute la nuit pour y penser. Une autre journée s’étire, molle, chaude. Il me tarde d’être à ce soir. Il me tarde qu’il soit là. Et s’il n’y était plus justement? Petit effroi jusqu’à ce que je finisse par l’apercevoir. Lui sourire. Ma mère n’est pas loin, mais bien trop occupée à gérer les verres qui se vident dangereusement de son amant que pour prêter attention à moi. On danse. Il me frôle, je sens une main sur mes reins, il glisse à mon oreille: viens, on va ailleurs. Ailleurs, c’est sa tente quasi à l’autre bout du camping. Une modeste tente deux places, dans laquelle je ne tarde pas à m’allonger. Quelques baisers rapides et une main manifestement habituée dégrafe mon soutien gorge d’un seul coup. Nous passons presque deux heures dans cette tente. Aucune inhibition, ou presque. durant tout ce temps, je pense à comment le blond va réagir quand il saura que m’amour, sa précieuse, sa princesse, s’est envoyée en l’air avec deux garçons différents en l’espace de trois jours, dans une tente, dans des douches publiques, sur la plage. Sans réfléchir.
Que durant tout ce temps où ils ont eu leurs mains sur mon corps, j’ai pensé, espéré qu’il pleurerait en découvrant la vérité. Je me demande combien de temps il lui faudra pour me pardonner, cette fois ci.
Combien de temps avant que je ne redevienne m’amour.
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