#27: Mademoiselle Dehors

3 Nov
L’école n’est pas la maison. C’est un espace en dehors, hors limite. Le monde de la maison est celui du silence, des larmes ravalées, des petites griffures à l’égo. Un monde où je m’éteins, où je me plie aux règles, pour rester debout. Mais à l’école, rien ne m’oblige à me taire. La gamine introvertie de la première année devient peu à peu plus consistante, avec l’assurance des bonnes notes facilement obtenues. Lever le doigt pour répondre aux questions ne me suffit plus. Il faut aussi que je donne mon avis. Surtout quand on ne me le demande pas. Je prends un malin plaisir à démonter les arguments des professeurs, à les provoquer. Je flirte toujours avec les limites de l’impertinence et de l’insolence. En tout début d’année, j’ai très vite repéré ceux qu’il serait facile de faire sortir de leurs gonds. Un en particulier. Mon professeur de français. Matière dans laquelle j’excelle plutôt. Les séances de répétitions de conjugaisons, les dictées forcées des heures durant sous le regard de mon beau père auront eu au moins le mérite de me donner une certaine aisance. C’est petit à petit que je teste ses limites. une remarque quasi en passant sur un mot au tableau mal orthographié. Un avis un peu différent sur un livre qu’il juge essentiel à notre édification. Je l’ai lu, ça ne m’a pas plu. Et j’argumente, clairement, précisément. Il m’assène que c’est un classique, qu’on ne peut que, qu’on doit aimer les classiques. Que ce serait faire montre d’une prétention extraordinaire pour une gosse de mon âge d’oser remettre en cause ce que tout le monde s’accorde à considérer comme un chef d’oeuvre, un bijou de littérature.
Finalement, ce sont ses méthodes que je remets en doute. Pas de possibilités de développer le moindre esprit critique, d’émettre un avis contraire au sien, fut il pertinent. C’est ainsi que je vais m’accoler un autre surnom. Mademoiselle Dehors. Il brandit un doigt impérieux en direction de la porte, et je n’ai plus qu’à obéir. C’est la seule manière de me faire plier. J’en tire une fierté, une sorte de petite gloire. Il n’a pas d’autres argments, pas d’autres façons de me répondre que de m’envoyer dans le couloir. Décidemment, les adultes sont si impuissants. Mademoiselle Dehors. Je prends un bout de papier, ou un bouquin, et je m’installe, laissant glisser doucement mon dos contre le mur, jusqu’à ce que mes fesses se posent au ralenti sur le parquet. En général, je reste là jusqu’à la sonnerie de fin de cours.
Sauf si une interrogation est prévue. Là, il me fait rentrer dix minutes avant la fameuse sonnerie, et je n’ai plus qu’à m’appliquer, répondre aux questions et comme d’habitude, réussir ans trop d’efforts. Heureusement pour moi, je suis une rapide. La rédaction est pour moi tellement naturelle, les mots sortent si facilement que parfois j’ai du mal à adapter la vitesse de mes doigts à la vitesse à laquelle se développe les idées. Il est d’ailleurs fréquent qu’en me relisant, je m’apercoive qu’il manque un mot, voire une partie de phrase, comme si j’avais voulu gagner du temps. Comme si on m’avait dicté trop vite les mots, et que je n’avais pas pu les saisir tous. C’est parfois diablement handicapant, parce qu’il se produit parfois la même chose quand je parle. Au fur et à mesure que j’énonce les idées, d’autres ont germé, et parfois, j’en arrive sur certains sujets qui me passionnent à avoir des discours un peu difficiles à suivre, voire incohérents, car constitués d’une somme de phrases inachevées. C’est déstabilisant pour mes interlocuteurs, mais aussi pour moi. Surtout si on me fait revenir sur mes propos précedents. La plupart du temps, j’oublie ce que je voulais dire. Ca va trop vite, même pour moi.
Je deviens un véritable moulin à paroles, on ne m’arrête plus. J’imagine que je joue aux vases communicants. Taiseuse à la maison, bavarde impénitente à l’école. Mon journal de classe commence à se saturer de mauvais points de comportement: bavardage, bavardage incessant malgré remarques… Insupportable. Mademoiselle Dehors. C’est comme ça. Chez moi je lutte pour rester dedans, alors que tout me crierait de m’évader, de partir loin. A l’école, je ne fais aucun effort pour rester enfermée, alors que je sais que je devrais y être.  A côté des autres, dans la classe. Ecouter le professeur. Je passe ma vie à jouer des rôles, sans juste milieu. Soit je me tais, m’efface, me rend transparente, pour qu’on ne me déteste pas. Ou bien je me mets en avant, je vilipende, je parle plus fort pour qu’on me remarque. Ne pas être comme tout le monde, ne pas être fondue dans la masse et pourtant éprouver un désir de normalité surpuissant. Je n’arrive tout simplement pas à être au milieu.
J’agace autant que je surprend. Mon côté un peu bravache plait à certains, en déroute beaucoup. Il est vrai que ça doit être usant, pour tous ceux qui aspirent seulement à tirer leur cinquante minutes de cours tranquille, d’avoir ces bras de fer incessants. Mes petites interventions ne plaisent pas à tous. Et pas seulement aux meilleurs élèves. Je ne suis pas populaire, je suis plutôt cataloguée comme emmerdeuse. Ca ne me surprend pas. Je pense que si j’avais une paire de couilles il en irait tout autrement. Mais je suis une fille. Une emmerdeuse.
Mes copines trouvent parfois que j’exagère. Mais ça les fait rigoler. Alors je continue. Je commence à découvrir le pouvoir du rire sur les gens. L’humour. L’humour, c’est une autre façon de manipuler les mots. Il suffit d’un agencement efficace, de dénicher un peu d’absurde quelque part, d’appuyer sur un détail qui cloche, et ça y est. Faire rire est une des plus grandes récompenses, un des plus beaux moteurs. Ca me fait avancer. Je ne suis plus seulement la fille qui fait tourner le prof en bourrique, je suis aussi celle qui arrive à faire marrer les copines. Ca n’a pas de prix. Et je me découvre paradoxale. Plus je vais mal, plus ma vie à la maison est compliquée, plus je me sens sombre, taciturne, plus je suis drôle. Je pratique en petit comité. Mon petit clan de copines. Syl, bien sûr, mais aussi Mage. elle est spéciale. Gothique. C’est comme ça qu’elle se définit. elle a un vrai look, ça c’est sûr. Moi qui suis une espèce de no logo, no look , ça m’etonne. Je me contente d’enfiler un jean et un pull vaguement moulant, histoire de, elle étudie ses fanfreluches. Elle porte des mitaines en dentelles, un maquillage noir assez forcé, elle a de longs cheveux noirs. On murmure un peu dans son dos. La sataniste. C’est comme ça qu’on l’appele. C’est ridicule. Je n’ai jamais vu une fille plus ancrée sur terre que Mage. Plus consciente du réel. Par contre, elle ose affirmer ses goûts. Se différencier. Même si je n’aime pas les musiques qu’elle écoute, si je n’aime pas forcément les mêmes chose qu’elle, je la trouve gonflée. Et interessante.
Ce n’est pas forcément une amitié avec elle qui va me rendre plus populaire, mais je m’en fiche. J’ai conscience que je ne ferai jamais partie du groupe des leaders. Que mes différences à moi, mes failles ne m’autorisent pas à rentrer dans ce genre de sphères. Alors, à tout prendre, je préfère être avec des gens qui me plaisent. Ce n’est pas de ma faute si j’ai une attirance pour les êtres singuliers, un peu en marge. Elle est comme ça. Terriblement simple et pourtant complexe. Secrète et extravertie. Il arrive que j’aille chez elle, après la classe. Directement, nous sommes acueillies par sa mère. Enfin plutôt elle fond sur nous. Avec des assiettes de pâtes fumantes à quatre heures de l’apres midi. Ou des pizzas maison. Prends en un peu. Vas y. Mange. On n’y échappera pas. C’est la tradition. C’est une vraie mamma, dans toute l’acception du terme. J’ai beau n’être qu’une copine de sa fille, je suis traitée en enfant de la maison. Et ça fait du bien. Rien que pour ça, je viendrais bien ici tous les jours.
On écoute des disques dans sa chambre, elle me montre son piano, me parle de ses compos. Je m’entoure toujours d’artistes. J’ai un faible pour les félés, les accidentés de la vie, et les artistes. ceux qui ont quelque chose à dire, à exprimer. Je ramasse les oiseaux aux ailes brisées. Je receuille les chats abandonnés. Et je m’entoure inévitablement de ces gens qui ont un don. De ces astres qui savent ou mettre en musique, ou mettre en lumière, ou en couleur. De ceux qui créent. Dans le néant de ma vie, dans l’espèce de cul de sac où j’ai l’impression de me trouver à la maison , je cherche à m’entourer de ceux qui font. Mage elle est comme ça. Elle fait.
Mademoiselle Dehors. Mage et Syl prennent des notes pour moi. A leur façon, elles m’aident à tenir. elles m’encouragent à sortir de moi. Je me rends compte à quel point il est libérateur de dire, même des bétises, du moment qu’on le fait en public. Il y a une sorte de jouissance au déballage, à la mise en danger. Etre sur un fil, c’est assez addictif. Avoir le pouvoir et les yeux braqués sur soi un moment. Une sensation que je n’avais ressentie jusque là qu’à la danse, sur scène, quand toutes les lumières s’allument, que mes jambes flagellent, et que ce n’est plus mon cerveau qui mène la danse, mais une sorte de conscience supérieure à mon corps, une force au dessus, qui me fait planer et exister plus grande, plus forte, plus sûre de moi que jamais.

J’aime être mise en scène. J’aime faire de ces sorties une sorte de mini spectacle. J’en viens à souhaiter de toutes mes forces de l’entendre, ce sésame: Mademoiselle, Dehors !

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