#28: Souillon

5 Nov

Les choses et moi avons un rapport compliqué. Je n’aime pas l’objet. Je m’en sers s’il est utile, et basta. Je n’ai pas d’attachement particulier à lui. Sa durée de vie m’importe peu. Je ne fais pas particulièrement attention, je ne soigne pas les choses, je ne les ménage pas. Après tout, puisqu’il n’ont pas d’importance… Même les livres je n’use pas de précautions spéciales avec eux. Au contraire, puisqu’ils m’accompagnent partout, en rue quand je marche le long des trottoirs gris pour aller à l’école, dans mon bain, au déjeuner, il leur arrive souvent des accidents de parcours. Gouttelettes de pluies gondolant légerement le papier, tache digitale de chocolat sur le coin des pages, micro déchirures. Ils vivent. Certains ont le respect du livre-objet. Je n’en ai que pour les mots. Et si j’aime sentir la texture du papier sous mes doigts, si j’admire une jolie reliure, il en va des livres comme des gens. Je les préfère quand ils ne sont plus lisses, quand on entrevoit un morceau d’existence derrière, un passif. Je ne fais qu’une concession à ce laisser aller apparent. Si mes livres peuvent être tachés, cornés, aimés, usés à force de lecture, je ne peux pas me permettre de perdre des pages. Ca c’est inconcevable. Mon bouquin préféré, celui que je lis et relis depuis quelques années maintenant, commence à être dans un piteux état. Mais il est comme un doudou, je ne m’en séparerai pour rien au monde. Il a beau être craqué de tous côtés, plus présentable, je continue de le rafistoler, de m’appliquer à placer du papier collant le long de la rainure pour consolider la tenue des pages. Je pourrai très ben en acheter un nouveau. Les livres de poche, peu onéreux, permettent un renouvellement aisé . Mais ce ne serait pas pareil. La première fois que j’ai lu ces phrases qui m’ont tant plu, la première fois que j’ai été prise d’une telle sensation de compréhension absolue et de proximité, de douce euphorie, de trouble. Les mots assemblés les uns aux autres, entremêlés, le choc profond de la découverte. La possibilité de littéralement tomber amoureuse d’un bouquin. Comme s’il avait une existence propre, que les lettres vivaient indépendemment de leur géniteur. Parfois je pense à ces doigts tapant sur la machine à écrire, ou saississant fébrilement un stylo. Aux pauses consenties par le manque d’inspiration, puis aux nouvelles idées germant et qui poussent les doigts à aller plus vite encore, gratter le papier, graver les mots avant qu’ilsne s’échappent.

Mes livres vivent leur vie, faite de haut et de bas. Ils s’amochent, un peu. Ils prennent corps. Ma désinvolture face à eux, et aux choses en général, exaspère. Fais attention. Elle me le répète à longueur de journée. Souillon. Je ne suis pas très ordonnée, je ne l’ai jamais été vraiment. Je me suis forcée un peu, à tenter l’organisation. Mais si tant est que je puisse avoir un peu de liberté, mon fouillis en fait partie. Etrangement, pour toutes les pièces partagées, je suis d’une maniaquerie absolue. Je déteste qu’il y ait du désordre dans le salon ou la cuisine. Je range, je classe. Je ramasse les choses qui trainent.Je rectifie la position des cadres, qu’ils soient parfaitement symétriques.

Sauf dans ma chambre. Ma chambre est un antre, une tanière. Le sol est couvert de fringues, jetées ça et là au cours des essayages du matin. Des peluches que je ne me résous pas à abandonner. Des livres, en piles invraisemblables par terre, vacillantes. Des disques, cds. Le tout au petit bonheur la chance. Ma chambre a beau ne faire que quelques mètres carrés, arriver jusqu’à mon lit est un parcours du combattant. Il faut enjamber, ruses, contourner. Je peux le faire les yeux fermés. Je me suis habituée au chaos, j’en ai besoin même. Mais elle ne le supporte plus. Il y a longtemps que le ménage de l’étage m’est délégué, et je soupconne fort que c’est essentiellement parce qu’elle ne supporte plus la vue du capharnaum qu’est ma chambre. Ca lui est insupportable. De temps en temps, une grande crise de conscience me traverse, et je range. Disons plutôt que je rends au sol la possibilité d’exister. Ca ne dure jamais très longtemps. Les vetements pliés, rangés ne le restent pas. Les piles de livres finissent par se déstructurer. Et tout reprend peu à peu l’apparence de ce magma immobile.

Souillon. Pourtant je n’arrête pas de laver. Pas une vaisselle ne m’échappe. Bien souvent, c’est moi qui passe l’aspirateur quand elle est effondrée d’avoir fait une sieste dans le canapé. Je nettoie par terre. Je prends les poussières. Souillon. Je ne revendique mon droit au désordre, à l’imprécision que dans ma chambre. Et finalement ça me détermine. Malgré mes efforts permanents en dehors de celle ci.

Elle. Elle est toujours fatiguée, toujours à bout. Il ne faut pas faire de bruit pour la laisser se reposer. L’après midi, si je suis à la maison, je l’entends ronfler sur le fond sonore des feux de l’amour. Elle en a besoin pour s’endormir, prétend elle.

Le plus souvent heureusement je ne suis pas là. J’en viens à supporter difficilement son échouement perpétuel. Si je pouvais, je m’en irai. Mais… Que faire des Yeux Extraordinaires? Des Cheveux d’Or? Que deviendraient ils sans moi? Elle n’est tellement pas adulte. J’ai plus conscience des responsabilités qu’elle. Et ça ne me parait même pas étrange. Je prépare le dîner, naturellement. Je regarde les devoirs des Yeux Extraordinaires. Je lui rappelle de signer les bulletins. A défaut d’oser le faire moi même. Elle démissionne. Pour le moment, dans sa vie, seuls comptent son mec, et leurs sorties. Les disputes à quatre heures du matin, engueulades alcoolisées qui finissent toujours en drame, portes claquées et paroles terribles. Les échappées belle où je ne sais ni où elle est, ni ce qu’elle fait. Elle est en dehors de nous. et je m’efforce de ramene de la réalité, du concret. Je prépare des pates bolognaises pour les Yeux Extraordinaires, qui ont décrété que c’étaient les meilleures du monde. Pour la première fois de mon existence, je me sens fière d’avoir fait. Et je me lance en cuisine comme d’autres rentrent dans les ordres. Je me mets à lire tous les livres de cuisine qui me tombent sous la main, les revues culinaires. Je demande des conseils à droite et à gauche, et surtout chez ma grand mère. J ‘improvise. Je n’adore rien tant que ça. Partir d’ingrédients simples, les mélanger, les malaxer, les transformer et arriver à en faire quelque chose. Un peu de ci, un peu de ça. Une pincée de plus. Peut être que si je rajoutais cette épice, ou si je mettais un peu de carottes? j’ai la cuisine instinctive. J’aime éprouver, tester. Je ne suis pas une très bonne patissière. Là où il faut mesurer, respecter des proportions précises, je ne m’amuse pas. Par contre, s’il s’agit de détourner une recette, je suis dans mon élément. Mon imagination est sans limite. Au départ, ma mère a bien essayé de me dissuader des fourneaux. Trop maladroite, trop distraite selon elle pur y accéder sans risque. Cantonne toi à des choses qui ne demandent pas de feu, me dit elle. Mais petit à petit, le confort acquis par le fait que je prenne en charge les diners familiaux, et la concentration extrème dont je peux faire preuve en cuisine achèvent de la convaincre, en tous cas elle laisse faire.

Je me mets aux fourneaux quand je rentre de l’école. Les Yeux Extraordinaires regardent toujours le même dessin animé. « Le Roi Lion ». C’est quasi toujours au même passage que je pousse la porte de la cuisine et m’y enferme, en élaborant en imagination d’abord ce que je vais réaliser ensuite. Souillon. En cuisine, j’ai beau être très créative et un peu survoltée, je suis très organisée. Chaque chose à sa place et une place pour chaque chose. En réalité, j’aime tellement préparer, découper, rissoler, braiser, sauter les ingrédients, que même faire la vaisselle ne mle dépare pas de mon sentiment de bien être. J’adore pouvoir me dire: j’ai fait naître quelque chose de mes mains. quelque chose qui soit moi et pas moi, en même temps. Quelque chose qui va donner du plaisir. Laisser une trace tout en étant éphémère. Volatil et concret.

Je fais ça pour les Yeux Extraordinaires surtout. Un peu pour les Cheveux d’Or aussi. Parce que les Yeux Extraordinaires et la nourriture, ça reste compliqué. Ils ont des aliments éligibles, d’autres non. Leurs façons d’aimer ou non manger sont subtiles. Si ils aiment les tomates crues, les tomates cuites posent problème. Plus particulièrement la peau. Il me faut donc monder et à moi les sauces bolognaises, les soupes aux boulettes de viande, les tomates farcies. Petite concession qui me permet d’avoir un gand pouvoir: Les Yeux Extraordinaires aiment ce que je prépare, et les voir dévorer avec gourmandise, alors que avant ce n’était que moues et petites luttes incessantes… C’est incroyable. J’ai trouvé le moyen de communiquer encore mieux avec les Yeux Extraordinaires. Faire plaisir. Avoir décelé le petit plus, le petit truc qui fait que les repas ne sont plus d’interminables corvées, mais des petits moments simples et agréables. Souillon. Je suis brouillon peut être avec les choses. Souvent avec ma vie. Je ne sais pas toujours où je vais, ni pour quoi faire. Mais il y a une chose qui est importante, une chose qui compte pour moi et que je fais bien. La cuisine.

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