#29: Frimeuse

18 Nov

Lui. Je le connais depuis un moment déjà. Avec sa soeur aînée, meilleure copine d’une de mes amies de la danse, il était logique que je le connaisse. Ne fut ce que de loin. A douze ans, dans cette nouvelle école, je n’y avais prêté quasi aucune attention. C’était juste un gars à lunettes, timide, et c’est tout.

Il faut bien deux ans avant que l’on ne se parle vraiment. Et une année de plus avant qu’on ne devienne amis. A partir de là, tout change. Il me présente ses copains, ils m’adoptent. Je deviens la seule fille au milieu des mecs, je traine avec eux quasi tout le temps, je délaisse un peu mes copines. J’aime bien être au centre de la bande. Ils me protègent, ils s’occupent de moi. Sans en faire trop. Sans me donner la sensation trop nette d’être une fille. Je peux passer des heures à me marrer avec eux, j’entre dans leur cercle. Je découvre les jeux de rôles. Un truc qui m’éclate totalement. Être un autre personnage, conquérir des territoires imaginaires, penser stratégie, oublier la réalité. C’est totalement pour moi. J’adore. Je prends toujours les personnages les plus barrés, les plus guerriers. Et eux les mecs, mes mecs à moi, ça les fait bien rire. Que je sois si acharnée à gagner, à aller jusqu’au bout.

Je suis prête à tout. Totalement prise dans le jeu, je me fonds dans le personnage que j’incarne. On y passe parfois des heures. Mais vient toujours un moment où je dois rentrer chez moi. Et puis j’ai la danse, et un petit copain. Je ne peux pas passer ma vie à chercher des noises à des orques. Alors, à regret, je quitte leur monde.

Mes mecs à moi. J’adore ça,être avec eux. Il y a Squale. Lui, c’est la brute au grand cœur de la bande. Deux têtes de plus que tout le monde, des épaules de bucheron canadien, une propension à ouvrir sa gueule quand il ne faut pas, et un côté maladroit parfois hyper attachant. C’est un bisounours en réalité, le cœur sur la main, même s’il profite de sa masse pour en imposer. Dep’s. Un hors réalité. Ce mec est toujours à côté. C’est un foireur perpétuel. Quand il balance une vanne, c’est toujours trop tôt ou trop tard. Il n’est jamais dans le bon tempo. C’est plutôt rigolo. Parce que des conneries, il en lâche par centaines. Seulement, jamais dans la bonne cible. Sieur. Sombre, torturé, ça pourrait être une sorte d’Heatcliff. Enfin, c’est ce que j’ai fantasmé deux secondes. Parce qu’en creusant un peu, ce n’est pas tout à fait ça. Sieur est secret, très. Il ne parle pas beaucoup, il pense. Et impossible de savoir à quoi la plupart du temps. C’est un peu déstabilisant. Il est un peu craint, un peu méprisé des autres, parce que personne n’arrive vraiment à le capter. Même au sein de notre bande, il est un mystère. Je ne sais pas si il prend plaisir à être avec nous. Il a tellement l’air de se suffire à lui même, d’autogérer son monde. C’est un garçon très intelligent, c’est sûr. Trés sensible. Les rares fois où j’aurai pu le percer à jour un peu, et vraiment discuter avec lui, je m’en suis aperçue. Par contre, je n’ai jamais réussi à savoir ce qu’il pensait vraiment de moi. De mon intrusion dans leur univers masculin. Il n’a jamais rien dit, ni pour ni contre. Je suppose qu’il était d’accord. Miche. Le brillant élève, premier de classe. Miche, les bonnes joues, le côté rondouillard, ses parents qui viennent le chercher avec une espèce de petit chien blanc moche. Un loulou de Poméranie, je crois. Miche et le loulou. Miche est gentil, effacé. Il ne sait qu’étudier. Il excelle à ça. Il bosse comme un âne. jamais il ne se détend, ou c’est par inadvertance. Un coup de fatigue. Ce n’est jamais lui qui est à l’initiative de nos conneries. Lui, il suit. Je suppose que d’être simplement dans une bande suffit largement pour lui. C’est un gros effort vers le genre humain qu’il fait, lui qui ne connaît que les lignes à apprendre par coeur et les chiffres à combiner.

Et puis lui. Grand, immense. Maigre. Des lunettes, des cheveux longs. Pas beau, mais des yeux doux, floutés par sa myopie. Un geek avant l’heure. Il passe des heures à bidouiller sur un ordi, enfermé dans sa chambre quand il n’est pas avec nous. Il est intelligent, fin. A l’écoute. Moi qui commence à explorer mon côté extraverti, à faire du cinéma, encouragée par la présence de mes mecs à moi, à gueuler un peu partout, sa présence m’apaise. Me calme. De toute la bande, il est mon préféré. Sans ambiguïté aucune. J’ai un petit copain. Lui est vaguement amoureux de ce que j’en ai compris. Il ne me parle pas beaucoup d’elle, dit que c’est une fille géniale, mais une histoire trop compliquée pour lui. Je n’insiste pas. Je lui parle de mes déboires à moi. De ce mec que je ne peux me résoudre à quitter pour de bon, et avec qui je ne peux pas être pourtant. Que je trompe. Il ne me juge pas, jamais. Mais il est là pour consoler. Pour écouter. Petit à petit, je colonise son épaule. Osseuse, mais confortable. On se téléphone, on se voit. Parfois en dehors de la bande. Je n’aime pas trop ça, j’ai l’impression de casser notre unité. En même temps, j’ai besoin de lui. Il est mon confident. Mon meilleur ami. Je peux tout lui dire, tout lui expliquer. Bizarrement, cette relation n’est pas équilibrée mais elle tient. Je parle pour deux, il est compréhensif et patient pour deux. Mes copines, nous voyant nous rapprocher, me mettent en garde.  » C’est un garçon, t’es une fille.  » Je ne vois pas où est le problème. Il est amoureux d’une autre, moi aussi j’ai le cœur un peu ailleurs.

Avec l’école, les voyages scolaires. La Bourgogne. Des heures de car. Comme toujours, je suis à côté de lui. Comme souvent, son épaule est mon havre. Je me suis endormie contre sa chaleur. Je suis bien, blottie. Dans une sorte de brouillard, je sens une main sous mon menton. Une bouche sur la mienne, des lèvres douces, si douces. Prolonger ce contact. C’est incroyable d’évidence. J’ai toujours les yeux fermés, et je me laisse complètement aller à ce baiser. Je n’ai pas eu le temps de réfléchir. Ni pourquoi, ni comment. Je sais juste que c’est lui, et que c’est le baiser le plus romantique qu’on m’aie jamais fait. C’est inattendu, sensuel, long, tendre. C’est comme un cadeau de Noël au mois de juillet. Incongru et pourtant joyeux. Comme tombé du ciel. Il a ôté ses lunettes pour m’embrasser, et quand j’ouvre les yeux, je plonge dans son regard trouble. Troublé aussi sûrement. Squale a vu. Tout le monde se tait. Ça dure une bonne heure, jusqu’à l’arrêt du car. Je me suis un peu décalée de lui. Je n’ose plus le regarder. Ni Squale.

Sortir. Ne pas parler, l’éviter. Me barrer très vite, très loin. Sauf qu’il me rattrape. Tire mon poignet, me force à me confronter à lui. je n’ai qu’un seul mot: pourquoi?

Et là, tout sort d’un coup. Il me dit, m’explique, il ne s’arrête plus. Qu’il n’a pas pu s’en empêcher, que c’était trop tentant, mes lèvres à portée des siennes. Que la fille, cette fille, c’est moi. Qu’il n’a jamais osé tenter la moindre chose. Qu’il sait très bien que nous deux, ça n’ira nulle part. Qu’il est mon ami, avant tout. J’écoute, totalement médusée. je n’ai rien vu venir. Rien de rien. Je suis complètement paumée: ce garçon si réservé est en train de s’ouvrir à moi, et je ne sais absolument pas comment réagir. J’écoute.

Je ne sais que dire non de la tête . Je n’arrive même pas à lui parler. Je me sens minable. Squale a vu aussi. Il nous observe de loin, discuter. Enfin, lui soliloque, moi je suis ailleurs. J’essaie de trouver comment me sortir de ça. Dire que ce baiser n’a pas d’importance, ce serait mentir. pour lui, il en a. Moi, à la façon dont il m’a retournée, j’imagine qu’il en a aussi. Je ne veux pas de ça. Surtout pas. Squale a vraiment un drôle de regard. Perturbant. Qu’est ce qui est en train de se passer là? Ca vire au mauvais film. Mettre un terme à tout ça. revenir à ce que nous étions avant. Je voudrais bien. Je ne sais pas comment m’y prendre. Il faut que je le détache de moi. Pour ça, je vais faire la pire connerie qui soit. Quand on rentre dans le car, je change de place. Je m’assois à côté de Squale. Et j’évite son regard, à lui. Le soir, après s’être installés dans nos chambres respectives, dans l’auberge de jeunesse, on se retrouve pour diner. Là encore, même si nous sommes à la même table, je l’évite soigneusement. Je me place entre Miche, et Squale. Encore. Pendant deux jours, je vais agir comme ça. J’ai vu dans les yeux de Squale. j’ai lu son regard quand il nous a vu nous embrasser. Je sais que c’est absolument dégueulasse, mais je vais me servir de lui. Ce bon vieux Squale. Je me rapproche de lui. Je glisse ma main dans la sienne. L’invitation ne peut pas être plus claire. Il ne tarde pas à m’embrasser. Rien de comparable. C’est une brute, son baiser est sans âme, sans délicatesse. C’est juste humide et vivant. Mais j’en, rajoute. Je passe ma main dans ses cheveux. Dans son dos. Je me serre contre lui. Squale n’en demandait pas tant. Il jubile. Je ses ses yeux à lui fixés dans mon dos. J’imagine qu’il a mal. Je l’imagine trop bien. Je sens que je suis en train de faire une grosse, une énorme connerie. Pour éloigner de moi ce garçon qui m’aime, pour préserver son amitié, j’en utilise un autre. Il va m’en vouloir. A mort.

J’ai besoin de me salir à ses yeux. Je ne veux pas être sur un piédestal. Je ne veux pas qu’on m’aime comme ça. Mes copines ne comprennent pas. Elles qui l’ont toujours vu comme le mec le plus sympa de la bande, le plus gentil, elles ne comprennent pas que je le fasse souffrir intentionnellement. Elles savent qu’il est mon préféré. Que si j’avais à choisir, ce serait lui. Mais … J’ai tellement peu confiance en moi. Je ne peux pas me lancer dans une histoire avec lui. Je lui ferai mal un jour ou l’autre. Je ne pourrai pas. Je préfère tuer dans l’œuf, avant que ça grandisse. Cette pseudo relation avec Squale ne dure que quelques jours. On prolonge dans la cour de l’école, une fois rentrés. Mais parce que je ne sais pas comment lui dire que je ne veux plus de lui.

Notre petite bande subit l’onde de choc. Dep’s et Miche, Sieur, restés en dehors de l’histoire, Squale, lui et moi… Tout va se déliter, peu à peu. Nous restons en apparence unis, soudés Mais les bouches qui se sont croisées ont tout changé. Il nous faut du temps.

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