#30: Sand

19 Nov

Je continue, vaille que vaille. Que faire d’autre? Jouer à faire comme si, j’ai tellement l’habitude, je le fais depuis si longtemps. Je peux bien être un personnage de plus. Même si je pense, je n’arrête pas de penser à lui, je suis dans les bras de cet autre. Le blond celui qui m’appele toujours m’amour, celui qui m’a offert la bague de sa grand mère, celui qui espère toujours. Je suis avec lui, sans l’être. Je joue avec lui, comme je contrefais ma vie. Tout au fond, la sensation de l’imposture se faufile. Je me mens, je le sais, et je ne peux pas faire autrement. En me rêvant plus belle, plus forte, plus intelligente que je ne suis. En me racontant des histoires. Je suis loin d’être populaire à l’école. Au mieux on me voit comme une fille un peu étrange, bizarre, au pire comme une espèce de pétasse hautaine.Désagréable. Méprisante. J’ai malgré moi construit un tel entrelacs de protection que j’en viens à avoir l’air détachée des autres. C’est assez troublant.

 

D’aussi loin que je me souvienne, j’ai toujours eu cette impression. Tenace. De celles qui ne vous quittent pas, de celles qui se rappelle à vous dans vos moments les plus noirs, quand racrapotés au fond de votre lit, l’insomnie rougissant vos yeux tel un lapin atteint de myxomatose, vous tournicotez sans fin un chapelet de pensées.

 

J’ai toujours été une sorte d’imposture. D’abord pour me conformer à l’image de petite fille parfaite, blonde aux yeux bleux, joues rondes et sage comme une image qu’on attendait de moi.

 

J’ai donné le change à l’école. J’ai joué à la bonne élève, voire à la première de classe, tout en sachant à quel point j’étais quelquonque, en fait. Des petites filles en robes à volants, il y en avait des milliers. En quoi aurai je été différente?

 

Peu ou prou, j’ai surnagé au milieu de tout ça, encaissé cette image qu’on voulait bien me donner, tout en ayant une parfaite conscience de ma médiocrité et de mon encensement tout relatif.

 

Là où on louait mes talents, j’étais gênée de voir à quel point les gens se trompaient. Si j’ai une chose qui fonctionne, c’est que j’analyse très vite les situations. Je m’adapte. Je ne suis pas plus intelligente ou plus douée. Je m’adapte c’est tout. Je comprends vite ce qui marche, ou pas.

 

Ca n’empêche que toujours, je suis en imposture. Je n’ai aucun talent particulier, et j’ai trop de lucidité pour le croire une seule seconde. Donc je ne comprends pas bien les compliments. J’ai du mal à les recevoir. Je ne vois pas pourquoi ils s’adressent à moi. Parce que je n’ai rien fait pour ça. Je ne bosse pas. Je suis un caméléon, c’est tout.

 

Et je trompe mon monde en permanence.

 

J’aimerai c’est sûr être capable de mieux, de plus. Je crois aux vertus du travail. Mais j’en suis incapable. Je suis une paresseuse. A force de jongler avec tout et tout le monde, je ne sais plus très bien où je suis moi. J’ai tellement créé d’histoires que je les mélange, la fin de l’une avec le début de l’autre, et au milieu de tout ça, moi, je suis paumée. On ne me reconnait plus. Je suis quasi schizophrene. A la maison, un personnage. Avec le blond un autre. A l’école, encore quelqu’un de différent. Ca parait simple en apparence, ça ne l’est pas. En réalité, je suis une actrice qui jouerait en permanence plusieurs rôles, comme si je n’avais pas le droit de laisser la peau à nu, sans maquillage. Pour oublier tout ça, j’écris. La nuit, j’attends en silence dans le noir que ma mère descende, puis je rallume une veilleuse et j’écris. Je planque le carnet sous le lit, couvert de mes pattes de mouche. Autant à l’école j’ai une écriture ronde, féminine, précise, autant là, il s’agit de hiéroglyphes sauvages, de lettres formées dans tous les sens, comme si les mots ne s’écrivaient pas assez vite. J’ai fini de lire, maintenant il me faut écrire. Quand ma mère monte se coucher, j’éteins, fais semblant de dormir, et attends une dizaine de minutes avant de rallumer et de m’ y remettre… Parfois, elle n’est pas dupe de mon manège et j’ai droit à un savon. Seulement, si je cessai d’écrire, je deviendrai dingue. Ces pages noircies de mots, de moi, c’est encore la seule chose vraie de mon existence. Le seul moment où quelque chose est tangible. Je crois que si je n’avais pas ça… Ca préserve ma santé mentale en quelque sorte. A force de jouer à être une autre toujours, j’ai peur qu’un jour un des personnages trop nourri de moi ne me dévore, et qu’il prenne le pas sur tous les autres, sur moi.

 

Ecrire. Toujours. Peu importe le lieu, l’heure, le support. Ecrire est un besoin, une nécessité. Coucher sur les papier des mots, les aligner, y mettre du sens, une manière de m’approprier le temps, de le ralentir, de retenir des émotions fugaces,de les voir se matérialiser sur papier . C’est devenu addictif, au point que je n’arrive plus à m’en passer. Petit à petit ça s’est imposé à moi. Et tous les jours, j’y souscris. Tous les jours, je m’y attelle. Tous les jours j’y prends plaisir. Tous les jours, les émotions sortent du bout de mes doigts, comme autant de larmes que mes yeux ne feront pas couler.

 

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J’allonge les minutes, je prolonge à l’envi des instants . Écrire est ma seule arme pour les retenir. C’est devenu d’une certaine façon un acte de terrorisme envers mes sentiments. A la fois, les vider de leur contenu, les désosser, ronger jusqu’à leur carcasse, et les analyser, pour ce qu’ils sont, pour ce qu’ils m’apportent, pour ce que voudrais qu’ils ne soient pas là, parfois.

 

Écrire, quelque part, c’est accepter de se sentir faible, et se débattre de toutes ses forces pour ne pas se noyer…C’est investiguer une part de soi qui reste inconnue aux autres, c’est aussi savoir travestir son impudeur, se révéler tout en restant dans l’ombre, accepter que la lumière entre, mais pas trop, par petites touches… C’est pour ça que j’aime la nuit. Parce que la nuit je peux être moi. Sans prise de risque, sans danger. A force de jouer sans arrêt avec les codes, je ne sais plus très bien où j’en suis. Si ce n’est que peu de gens savent qui je suis en définitive. Je ne suis ni Didi, ni Sansan, ni m’amour, ni tous les autres en dehors de moi. J’écris sur tout et rien. Mes mots ne racontent rien de moi. Enfin, pas directement. trop compliqué… Que dire? Je suis perdue sous ma carapace, je me demande pourquoi avancer? Alors j’essaie de faire du beau. Depuis gamine, je ressens très fort le pouvoir de l’esthétique. J’aime arranger les choses pour qu’elles soient jolies. Je ressens une grande paix quand je vois un bouquet de fleurs bien assorties, ou quand je lis des lignes qui me semblent être coulées de source. J’utilise les mots comme ça. Pour en faire un beau tableau. Je me fiche presque de ce qu’ils peuvent signifier à la limite. Ce qui m’emporte, c’est la beauté de leurs sonorités accolées, l’émotion de ces lettres qui se mêlent, inédites. J’aime écrire des phrases fleuves, comme si elles n’avaient jamais de fin. Plus que tout, je déteste le point final. Je n’aime pas devoir terminer. J’aime l’idée d’etre en cours, en projet. J’aime par dessus tout pouvoir m’inventer d’autres possibles, sans fin.

 

C’est aussi pour ça que je n’arrive pas à le quitter. Je ne suis pas heureuse avec lui, mais je me dis que ça peut changer, peut être. Que peut être, c’est de ma faute. Je n’ai pas envie de terminer. De laisser derrière moi. C’est trop compliqué pour moi de me projeter vers autre chose, même si je sais que ce sera forcément mieux après. Ca ne peut que l’être. Je ne l’aime pas, je ne l’ai jamais vraiment aimé. Je me suis servie de lui, je l’ai utilisé comme on use d’un gadget utile sur le moment. Mais là où une personne normale, quand ce gadget est hors d’usage, ou tout simplement n’a plus aucune utilité le jetterait, je ne m’y résoud pas. Je continue. Je fais semblant. Et je le fais souffrir. Il n’est pas dupe, ne l’a jamais été. Même s’il ne brille pas par son esprit, il sent ces choses. Un coeur amoureux a une sorte d’acuité paranormale qui lui permet de déceler quand un autre coeur bat à l’unisson , ou non. Et même si le cerveau ne veut pas enregistrer l’information, tout au fond de soi, on sait qu’on n’est pas aimé. On sait que c’est à sens unique, que jamais il n’y aura de symbiose. Il n’ y aura rien. Un coeur qui espère trop grand à côté d’un coeur trop vide. Il sait tout ça et pourtant il reste, en dépit de moi. Je l’ai trompé, humilié, je lui ai menti, j’ai triché, je l’ai méprisé, et il reste. Je découvre le masochisme de l’amour. Quoique parfois, je me surprends à penser que peut être, il est lâche. Aussi lâche que moi. Qu’il n’ose pas me quitter de lui même, même s’il en ressent l’envie ou le besoin. On est coincés tous les deux. Pas exactement pour les mêmes raisons, mais le résultat est que tous les deux nous sommes dans une situation qui ne nous convient pas. Plus. Nous a t elle déjà convenu un jour d’ailleurs ?

 

J’ai essayé, plusieurs fois déjà. J’ai eu de ces éclairs de courage minuscule, où je lui ai dis : « c’est fini ». J’ai toujours fini par le rappeler, et il est toujours revenu. Rompre définitivement est au dessus de mes forces, je n’y arrive tout simplement pas. Impossible de mettre ce point final. Comme toutes ces phrases dans mes carnets qui restent à l’état d’ébauches. Je commence des tas d’histoires et je ne vais au bout d’aucunes. Trop impatiente de passer à une autre, d’aller vers d’autres mots, d’autres issues. Il va bien falloir que j’y arrive pourtant. Je sens que c’est ce qui est juste, ce que je dois faire. Mais pas encore tout de suite… Encore un peu de répit. Rester encore dans cette situation floue mais pas inconfortable plutôt que de prendre de vraies décisions. Alors j’écris… Longtemps, beaucoup, toute la nuit s’il le faut, et je signe : Sand.

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