#31: Jolie demoiselle

23 Nov

Les mois ont passés. La bande devient moins au centre de nous. Lui et moi sommes redevenus amis. On n’a plus jamais parlé de ce baiser. Je continue à lui parler de moi, de ce mec qui finira par me rendre dingue, c’est sûr. Il est patient, doux. Il écoute. Sans que je le sache, il m’apprivoise. Il sait comment me parler, comment me prendre. C’est précieux. Sans que je m’en aperçoive, il se rend nécessaire. Il m’aide pour des petites choses. Me rappelle des trucs à faire,alors que je suis si étourdie. Me ramène les pieds sur terre. Me calme. En sa présence, je m’apaise complètement. Je commence à l’envisager. Quand il m’a embrassée, je n’étais pas prête. Je ne pouvais pas. Pas assez sûre de moi pour pouvoir lui faire confiance. Pas envie de gâcher notre amitié. Son support sans failles. Mais maintenant…

On fait nos devoirs, il m’explique un truc de mathématique. Encore. Je n’y comprends rien, comme toujours. Et ma main se pose sur la sienne. Comme une évidence. A partir de là, tout est scellé. Nous sommes ensemble. On est inséparables. indissociables. En classe, il pose sa main sur ma cuisse, pour ne pas que le professeur nous voie. On a besoin d’être en contact physique permanent. Que ce soit nos mains nouées, une épaule contre lui, nous avons besoin d’être reliés. Je n’ai jamais vécu cet intime là. avoir besoin de la peau, de la chair de quelqu’un, sans y réfléchir, sans en être terrorisée. Ce n’est pas seulement du désir, c’est aussi la sensation que nous formons ensemble, réunis, une bulle.

Il ne m’appelle pas par mon prénom. Il murmure tout bas: jolie demoiselle. Ça me fait gonfler le cœur, ça me retourne. A part lui, personne ne me dit jamais que je suis jolie. Avec lui, tout est simple, fluide. On passe des heures ensemble. jamais de disputes, jamais un mot plus haut que l’autre. Une fois que j’entre sur son nuage, plus rien ne nous atteint. On monte dans sa chambre. Il m’explique ses jeux sur l’ordi. Je m’y mets, pour lui faire plaisir, pour partager un peu de lui. Je découvre sa passion pour ce chanteur homonyme. Il me fait découvrir une chanson qui m’arrache des larmes chaque fois que je l’écoute. Après toutes ces années, les premières notes de celle ci me mettent encore l’eau au bord des cils. Il a une sensibilité extrême. C’est ce que j’aime en lui. Il est Lui. un être spécial, à part, rien qu’à moi. Il n’y a que moi qui le voie comme ça. Comme il est. étrange et doux, gentil et passionné, profond et amoureux. Son premier je t’aime se faufile vers moi comme une caresse. Comme quelque chose de tout à fait naturel, et splendide. On parle beaucoup, et très peu à la fois. Un jour, il finit par me confier la vérité. Ce baiser dans le car, celui qui m’a tant fait d’effet, celui que je n’ai jamais réussi à oublier, c’était son tout premier. Avant moi, il n’y en avait pas eu d’autres. Vertige, fierté idiote, contentement imbécile. mais surtout, j’ai été touchée. Emue. Et j’ai pris peur. Ce garçon, je voudrais ne jamais lui faire de mal. Pourtant, je sais que c’est inévitable. Viendra un moment où je le briserais. Je ne peux pas m’en empêcher. Je casse toujours mes jouets les plus précieux. Je me déteste déjà pour ça. encore entre ses bras, je me hais d’avance pour ces moments où je n’y serai plus.

 

Ne plus penser. Etre entre ses bras, et oublier le reste. Il a un don certain pour me faire me sentir bien. Avec lui, c’est simple. Facile. On se voit tous les jours de semaine à l’école. On profite des récréations pour quelques baisers volés. On passe nos temps de midi ensemble. Pas tous. Pas tout le temps. Mes copines me réclament aussi quelquefois. Et je ne veux pas lui donner tout mon temps. Pas trop de moi. Il en a déjà bien assez. Je ne veux pas qu’il me connaisse trop. Peur qu’il me laisse s’il savait tout de moi. J’aime bien qu’il sache que je ne suis pas tout le temps facile pour lui. Pas tout à fait toujours accessible.

Je suis en train de vivre la relation la plus simplement belle de mon existence. Je ne le sais pas encore. C’est mon premier amour, et je ne le sais pas. Je refuse un peu. Je me braque un peu. Je ne peux pas me donner tout à fait. Pourtant, il est avec moi d’une patience d’ange. Il me pardonne tout. Il rit de mes extravagances, il comprend mes moments anthracites. Quand sourire devient compliqué. Nos corps se rapprochent. Les baisers s’approfondissent. Les mains osent. Les peaux s’aimantent. On ne parle pas vraiment de ce qui va se passer très bientôt. Lui, je ne sais pas où il en est. Moi, c’est loin d’être une première. Mais avec Lui. C’est spécial. Pourtant, c’est un jour comme un autre, sans l’avoir décidé, un jour où on est chez des potes à lui. Où l’on dort l’un près de l’autre. Une habitude commencée voici quelques semaines: des soirées à tour de rôle chez l’un ou chez l’autre, et pour ne pas rentrer trop tard, on dort tous là. Ca sécurise les parents. Et nous ça nous permet de ne pas avoir de réel couvre-feu. Ma main dans la sienne s’égare un peu. Nous nous embrassons. C’est très tendre, un peu diffus. Les quelques verres descendus au cours de la soirée nous maintiennent dans un brouillard confortable et sensuel. C’est une jolie pause de douceur. Ce qu’il faut de maladresse, de doux, d’amoureux. Entre ses bras, je me sens bien. Juste ça. Juste bien.

Il fait partie des rares relations de ma vie qui n’a pas besoin des mots. Etrange, moi qui aime le verbe à ce point, les plus belles histoires qui se sont écrites auront été des histoires sans paroles. Peut être parce que chez moi le dire est un tel besoin, dévorant, que j’admire cette espèce de paix à laquelle on parvient quand les mots sont inutiles. Que finalement, ils en tirent toute leur beauté. Dénudés de leur fonction première, ne reste que l’esthétique du son.

Jolie demoiselle. Pour lui, je suis un peu plus que la fille parfois un peu grande gueule qui rit bien fort au milieu des garçons. Plus que la fille qui ne peut pas s’empêcher de l’ouvrir en classe, de lever le doigt, de se faire remarquer. Et qui parfois, se retrouve dehors, assise dans le couloir, insupportablement insolente. Plus que la fille nulle en math et en sciences et qui ne fait rien pour s’améliorer. Plus que la fille qui profite honteusement de ses facilités dans toutes les branches littéraires pour ne pas en caler une. Plus que ça. Je suis un peu une princesse avec lui. Le côté gnangnan en moi. Une princesse moderne. Il me laisse être fragile, tout en n’excusant pas mes caprices. Il me laisse être forte, tout en me permettant les larmes. Il me donne la plus grande liberté qui soit: être moi. Plus le temps passe, plus nous est évident. Peut être trop. Je nous vois déjà, dans quelques années… Mariés, un chien, un labrador sûrement. Une pelouse bien verte, des hortensias. Je crève de trouille. Je ne sais pas très bien ce que je ressens pour lui au fond. J’ai tellement peur de passer à côté de quelque chose, de ma vie peut être. Je me suis souvent plantée avec les gens. A croire que je n’ai pas les bonnes cartes, les bons chemins. Pourtant, je continue. Le quitter est impossible. Rester avec lui est effrayant. Rester avec lui est ce que je dois faire. Parce que je l’aime. Je ne le sais pas, mais je l’aime.

Depuis cette fameuse nuit, il est plus hardi. Il exprime son désir de moi. Qui peut le prendre à des moments incongrus, et j’adore ça. Qu’il me le dise tout bas, à l’oreille, en plein cours. J’adore sentir mes joues s’empourprer. J’adore imaginer tout à l’heure, prendre le bus jusque chez lui, la clé dans la serrure, monter les marches, les vetements dont on se débarasse en hâte. J’aime après rester contre lui, ses épaules osseuses, ma main caressant la pointe de ses hanches, ou trainant dans ses cheveux. Il arrive parfois qu’on prenne une douche ensemble. Le gel douche glissant de mes mains à sa peau, et vice versa. Sages comme des images, sous l’eau. Fermer les yeux, juste sentir la proximité de nos deux corps, adolescents encore, s’épanouissant doucement. L’eau nous rend timides, platoniques. Même si l’on commence à se connaître bien, on reste encore un peu empruntés, un peu maladroits face à l’autre. Toute la complexité est là: il y a une frontière invisible entre nous. Un mur de coton. On voit au travers, mais on ne peut se résoudre à le déchirer. A passer outre.

J’essaie de ne pas me poser trop de questions. Avancer. Ma main dans la sienne. Je n’ai jamais été plus forte, ni plus cassable qu’avec lui. Je pourrai très bien me briser comme du verre, éclatée en mille morceaux s’il le décidait. s’il voulait me faire de mal. Moi qui m’ultraprotège, qui me barde, me balise de tas de protections, je sais qu’avec lui, je suis nue. Dans tous les sens du terme.

Il ne vient pas souvent chez moi. Je préfère, et de loin, qu’on aille chez lui. Pas seulement pour des raisons pratiques, parce que c’est plus près, etc. C’est surtout que je n’aime pas trop mélanger le monde de la maison, et notre monde à nous. Nous deux n’a pas besoin d’être sali. Pollué par les cris, les larmes, la folie, les névroses.

On souffrira bien assez tôt. C’est forcé. Alors, tant que faire se peut, tenter de le préserver, de nous préserver, de rester à l’écart.

Il m’a présentée, forcément, à tous ses potes de quartier. Je suis admise, peu à peu dans la bande. Les week ends, on est chez les uns ou chez les autres. Des soirées à se lancer des défis idiots, à boire un peu, à dire des conneries beaucoup. Parfois, c’est la grande expédition. On va chez son cousin, qui habite au bout du monde. Enfin, tout est relatif: à une bonne heure de bus. Minimum. En pleine campagne, je découvre les soirées chapiteaux de village. Rentrer à pied, sur les routes défoncées par les tracteurs, un peu bourrés, à quatre heure du matin en chantant l’aventurier. Aller se coucher, vidés, aphones, quelques gestes de tendresse, et sombrer. Les petits déjs comateux à dix dans la cuisine trop étroite, le café trop fort, les têtes qui bourdonnent. Penser au billet de retour, dans quelques heures. Trop courtes. Et si on prolongeait encore un peu? Il suffit de passer un coup de fil, rien de bien compliqué. Décrocher l’autorisation, et rester encore jusque demain. Demain, il sera bien assez tôt pour revenir à la réalité. Encore envie d’être là, avec eux, avec Lui. Profiter de cette insouciance , de jouer au foot dans la pelouse, de faire un barbec, de rire de vannes stupides. De glisser mon visage dans son cou. De faire l’amour avec lui, au risque d’être surpris, en pleine après midi. Etre bien.

Je n’ai pas envie de rentrer. Je veux juste rester, enveloppée dans ses bras de géant, à me sentir petite, si petite, pour un temps infini.

Jolie demoiselle.

A Lui.

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Une Réponse to “#31: Jolie demoiselle”

  1. nico 24 novembre 2010 à 17 h 37 min #

    Magnifique texte.
    Juste un passage qui ne m’a pas plus et qui a mon goût gagnerait à être retravailler (« Pas seulement pour des raisons pratiques, parce que c’est plus près, etc. « )

    Très très beau.
    x

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