#32: Mam’zelle Didi

24 Nov

Changer. Changer de mec, c’est changer d’habitudes. Et de surnom en l’occurrence pour moi. Pour elle, c’est souvent aussi l’occasion de tout remettre à plat. De tenter un truc différent. Tout ça parce qu’elle a retrouvé, par hasard, un ancien flirt, même pas flirt d’ailleurs. Un homme qu’elle a vaguement dragué, qui lui n’aurait pas demandé mieux à l’époque que d’avoir une histoire avec elle. Mais il était en couple. Elle aussi. Une passion commune, du moins quelque chose qui les occupe, et les rapproche. Des frôlements, des sourires, un baiser une fois comme tombé du ciel, et puis c’est tout. Affaire classée. Ça remonte à avant ma naissance. Et puis, un jour, elle retombe sur lui. Totalement par hasard. Je le crois du moins. Elle est disponible maintenant. Son dernier, elle a fini par le laisser tomber. Dans les cris et les larmes et entre deux cures, elle a effacé le tableau noir. J’en suis soulagée. Elle est plus sereine, plus calme. En réalité, elle est en phase d’hibernation. Elle se repose, histoire d’économiser ses forces. Elle en a un en tête, et il va lui demander de déployer des trésors d’énergie et d’inventivité. Il est marié.

Marié. Rien à faire. Ça ne change pas du tout son avis, ni ses objectifs. Elle le veut, elle l’aura, point barre. Pour lui, elle s’inscrit dans un club de plongée. Il faut bien se représenter ma mère, se moulant dans sa combinaison, avec à peu près autant de grâce qu’un lamantin dépressif. Des manœuvres, ds tentatives de séduction bizarroides. Mais il est particulier. Particulièrement timide. Et qu’une femme à forte personnalité comme ma mère s’intéresse à lui, au moins assez pour le suivre dans une de ses passions, ça le scotche. Il est flatté. Son égo gonfle sous la combinaison. D’un verre pris après la séance de plongée, ils passent à deux.

Puis un jour, un parking, désert, et ça y est. Elle l’a eu. Ça ne lui suffit pas. Elle ne se contentera pas de quelques étreintes automobiles. Elle le veut entièrement. Ils commencent une liaison, dans tout ce que ça a de plus abominable: mensonges, dissimulation, trahisons, rendez vous secrets, sexe bon marché à l’arrière des parkings. Il s’étiole dans cette relation. Mais elle le pousse à bout. Je ne sais pas de quels arguments elle use, mais un jour, il finit par tout dire à sa femme. Et la quitte. Sa femme et ses trois gosses, sa maison. Ni une ni deux, il s’installe chez nous. Elle jubile. Elle est parvenue à ses fins. Décrocher la timbale. Alors que tout le monde prédisait la fin de leur histoire d’une manière ou d’une autre. Que tout le monde répétait qu’il ne quitterait pas sa femme, jamais… Il l’a fait. Pour elle.

Bien entendu, cet état de grâce ne dure pas. Il a perdu de son sex appeal en ôtant son alliance. Ce n’est plus un mec à conquérir,une proie à arracher à d’autres bras, c’est juste un mec gentil. Banal. Affreusement normal. Évidemment, maintenant qu’elle a bousillé sa vie et son couple, elle ne peut pas le renvoyer. Pas comme ça. Alors, petit à petit, elle va le détruire. J’assiste à tout ça, impuissante. Je l’aime bien. Enfin, je n’ai rien de particulier contre lui. Ca me semble juste être un pauvre type pris dans un filet trop efficace pour lui. Il ne sait pas bien comment se comporter avec moi. Comment gérer une ado qu’on a connue tout bébé? Qu’on appelait Didi?Une gamine dont on a torché les fesses et qui maintenant est une jeune fille? Rapport forcément compliqué. J’en profite.

Puisqu’il ne prend pas de position claire, je joue avec la ligne floue. Il n’ose pas se comporter comme un adulte autoritaire, ne peut pas être un pote pour moi. Il est une sorte de toutou. C’est triste à dire mais c’est ça. Il la suit partout, sur tous les fronts. Il n’est à l’initiative de rien, jamais. Il ne prend pas de décision. Il ne fait rien sans lui en avoir parlé d’abord. Elle l’a émasculé.

Pour compenser, il prend un verre. Puis deux. Les bouteilles commencent à passer. Elle ne s’en rend pas forcément compte. Elle l’accompagne. Je vois tout ça d’un peu loin. Je pressens ce qui va arriver. Leur première dispute, je savais qu’elle aurait lieu avant eux. Je l’ai vue au tressaillement qu’il a eu quand elle approché sa main de son verre pour le mettre à la vaisselle. A l’hésitation de sa bouche, quand il a voulu former le mot non. A l’affaissement de ses épaules quand il a finalement renoncé. J’ai entendu les cris, la porte qui claque. La voiture qui démarre. C’est une scène à laquelle je vais devoir m’habituer, je le sais. Qui se répètera, encore et encore. Il est malheureux, pourtant il reste. Il n’a pas le choix. Elle a posé une option sur lui, a fondu sur sa proie, l’a englouti. Maintenant, il ne peut faire que s’étouffer lentement.

Je n’aime pas assister à ça. Seulement je n’ai pas vraiment le choix. Il me faut bien faire comme si. Je ne voyais rien, j’étais ailleurs. Les sorties au milieu de la nuit, les clés que l’on jette dans l’allée, le moteur qui vrombit, les coups de fil intempestif… Il a fait un accident. Encore. La voiture garée dans l’allée le lendemain, comme si de rien n’était. Un phare cassé, ou une portière abimée. Parfois c’est sur lui que l’on décèle les stigmates de la nuit. Un coquard, des égratignures… Inexplicables. Il n’y a besoin d’aucun justificatif. Je comprends. J’entends. Parfois c’est moi qui ramasse les morceaux. Réveillée, secouée en pleine nuit. Obligée de me lever, de tenir.

Une fois, le fracas a été tel que les voisins ont été alertés. Ils sont venus voir. Et il a fallu mentir, trouver un subterfuge. Ma mère trop occupée à l’engueuler ou à l’embrasser, je ne sais pas bien, c’est moi qui dois inventer quelque chose. Je ne trouve rien de mieux à dire que « ce n’est rien ». Ce n’est pas rien, justement. Mais qu’est ce que je peux dire d’autre?

Évidemment, ça a aussi ses petits avantages. Il est facile pour moi de faire à peu près ce que je veux. Je sais que je peux profiter de ce mal à l’aise avec moi pour obtenir ce que je veux. Il intercédera toujours auprès de ma mère si je lui demande un truc. Ça m’ennuie un peu, parce que ça revient à faire de la manipulation pure et simple, mais à la guerre comme à la guerre, non? Alors puisqu’on me donne des armes pour le faire,pourquoi se gêner? Après tout, c’est un adulte, je ne suis qu’une ado. Obtenir des autorisations de sortie, même en semaine, devient de plus en plus facile.Il n’ose pas refuser, il n’ose pas s’opposer. Il essaie de me plaire. J’en profite pour voir mes potes, ses potes, le plus possible.

M’échapper de chez moi est quasi vital à ce moment là. Je ne pense pas qu’aucun en aie conscience. Ils retiennent surtout de moi je crois que je suis ingérable. Que je fais souffrir leur pote. Parce que je ne sais pas comment l’aimer. Je n’arrive pas à faire simple. J’aimerai me perdre dans ses bras pour l’éternité, j’aimerai goûter à ses lèvres pour toujours. Et en même temps, j’ai tellement l’impression affreuse de ne pas le mériter. Qu’il est bien trop^bien pour moi. Je crie mon besoin d’amour depuis des lustres, toujours, partout, et je suis incapable de me laisser aimer, ne fut ce qu’un peu, sereinement. Il a beau être très patient, supporter mes coups de gueule, mes grandes envolées, mes mots durs, je le vois jour après jour s’enfoncer. Je lui fais du mal sans le vouloir, alors que je ne désire que son bien. C’est paradoxal. Nous avons tout pour être heureux, bien ensemble. Une complicité de dingues, un amour fort, une sorte de connexion établie entre nous par on ne sait quel miracle, ce n’est pas suffisant. Tout mon amour, tout son amour n’y suffisent pas. Malgré tout, nous vivons ensemble de ces heures lumineuses, de ces minutes de bonheur comme il y en a peu. Des heures passées dans sa chambre, tous les deux. A faire l’amour ou à discuter. Quoi qu’on fasse, je sais que nous sommes ensemble, c’est ce qui compte. Parfois encore, j’ai un peu de mal à le laisser approcher, il comprend.

Avec lui souvent les phrases s’ébauchent, mais on ne les termine pas. Pas une sorte de pudeur peut être. Parfois aussi parce que c’est inutile. pourquoi lui dire que je l’aime? Que je l’aime de plus en plus? Que j’ai toujours envie de lui… De son corps, de son âme, de tout ce qui fait son essence. Il peut le lire au fond de mes yeux. Ce serait superflu. Les autres ne voient pas ça. Pour eux, je ne suis pas celle là. Je ne suis pas celle qui l’aime à en crever. Je suis celle qui lui fait du mal. Qui peut le rendre heureux parfois, mais à quel prix?

Rien n’est jamais dit clairement, mais je sens qu’il y aura toujours une méfiance par rapport à moi. Même si être avec eux est un des trucs les plus chouettes que j’ai vécu jusque là. Des moments de pure déconne, entrecoupés de discussions, des grands rires qui partent n’importe quand, … J’ai besoin de ces pauses là. J’ai besoin d’aller me balader dans la campagne en pleine nuit. J’ai besoin de jouer aux jeux videos, même si j’y suis complètement nulle. J’ai besoin de ces instants de stress comme quand l’un deux avait fait basculer la friteuse sur sa chemise, éclaboussant de graisse toute la cuisine, nous faisant trembler de l’engueulade à venir. De nous tous épongeant le carrelage avec l’essuie tout, à genoux, moitié riant, moitié paniquant.

J’ai besoin d’eux.

J’ai besoin de nous.

J’ai besoin de lui.

Mam’zelle Didi est prête à toutes les manipulations pour ça. Pour aller passer le week end avec eux. Pour partir.

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