#33: Sansan

25 Nov

Sansan. Ma mère. Il va encore être question d’elle. Il est toujours question d’elle, d’une manière ou d’une autre. C’est dans sa nature, elle ne peut pas s’en empêcher. Automatiquement, les regards se tournent vers elle. Séductrice, elle est loufoque, grande gueule, amusante à ses heures. Elle les fascine tous. Les hommes, évidemment. Mais même mes potes sont sous le charme. Ils adorent son personnage un peu barré, louent ma chance d’avoir une mère aussi cool. Ma mère n’est pas cool, elle a simplement une maladie mentale sérieuse qui lui donne des moments de grande exaltation où elle est capable d’être terriblement drôle, imprévisible, géniale. Seulement, ce qu’ils ne voient pas, c’est les périodes de grand abattement qui suivent, ces jours là où je dois l’habiller parce qu’elle n’a pas la force de le faire elle même, ces nuits là où je ne dors que d’un oeil parce que je l’ai encore vue jouer avec des cachets et de l’alcool d’un peu trop près. Ils ne savent pas les heures éclairées d’une lune blafarde, où je change le seau à côté de son lit, où je prends dans mes bras cette chair moite et molle comprimée par la nuisette en satin. Ils ne savent pas tout ça. Je ne sais même pas s’ils seraient en mesure de deviner. Je crois que pour certains d’entre eux, les plus proches, un morceau de l’iceberg pointe. Ils ne mesurent probablement pas toute la portée de ce qu’est vivre avec ma mère, mais ils ont peut être une espèce d’intuition, que ce n’est pas simple. La plupart ne perçoivent rien de ça. Ils ne voient que le côté fun de ma mère, son absence apparente de barrière, cette liberté totale qu’elle semble me donner. C’est vrai que je suis libre de mes mouvements, presque autant que de mes actes. Je peux sortir quasi à ma guise, moyennant certaines formalités: dire où je vais, et donner une heure approximative de retour. Mais je suis en prison. Ma prison, c’est moi. Je ne peux pas sortir de moi, pas trop. Ne pas montrer, se montrer. Maitriser. J’ai bien trop peur d’être comme elle, alors je tente de bien baliser.

Autant elle est sans retenue, autant je fais le jeu des masques. J’ai l’air un peu comme elle, un peu expansive, ce n’est qu’un jeu. J’entends à quel point mes copains l’apprécient. Mes copines aussi. Mais surtout les mecs. Avec eux, elle ne peut s’empêcher de jouer un peu le jeu de la séduction. Résultat, au lieu de la trouver ridicule, cette femme qui a vingt bonnes années de plus qu’eux, au lieu de la trouver pathétique, au lieu de se moquer, ils la trouvent attirante. Certains m’avoueront même envoutante. Je ne sais d’où lui vient cette espèce de charme qu’elle dégage, mais je l’envie. A côté d’elle, je n’existe pas. Je ne suis qu’un embryon, une chose un peu laissée dans un coin quand elle rayonne. Je la déteste pour ça , puis je me déteste de la détester. C’est ma mère. Je dois, je suis censée l’aimer. Seulement qui de nous deux tient le mieux sa place, son rôle? Est ce que draguer le petit ami de sa fille est normal? Est ce que finir par coucher avec lui l’est? C’est bien ce qu’elle fait pourtant. En mentant, en niant l’évidence. Avouer n’est pas dans ses cordes. Je peux le comprendre lui. Fasciné par une femme mûre, l’assurance de plaire à quelqu’un dont les goûts et les désirs sont affirmés, la certitude d’être l’objet d’une envie consciente et précise, et pas juste le produit fantasmé de premiers émois un peu maladroits, malhabiles. C’est tentant pour l’égo. Et elle… Elle j’imagine que c’est une preuve ultime à elle même, … Finalement, elle a toujours besoin de se prouver des choses. Quoi de plus probant que de séduire un jeune homme, bien plus jeune que vous, dont le cœur est acquis ailleurs, et qui plus est par de la chair fraiche et ferme ? Que j’aie été cette fille, cette chair, n’est qu’un détail. Que j’aie été sa fille à elle, une minuscule erreur de calcul… Je n’ai pas les détails, mais je sais qu’ils ont fini la nuit ensemble. J’aurai du m’en douter. Ils étaient tous le temps fourrés ensemble. Elle prenait sans arrêt sa défense, mettant en exergue ma cruauté envers ce pauvre garçon qui m’aimait tant. Qui m’aimait tellement que c’est avec elle qu’il passait le plus clair de son temps. Que leurs blagues, leurs messes basses à mon approche, que tous ces regards bizarres et chargés de sous entendus, j’aurai du savoir. Elle est si… Elle est tout ce que je ne suis pas. Elle met le monde à ses pieds en un seul regard. Quand elle passe, les yeux se fixent sur elle. Et elle a une superbe façon de donner l’air de s’en foutre… Je crois que c’est ça qui fait son petit plus. Séduire sans avoir l’air d’y toucher.

Je ne sais plus comment être avec elle. Sans elle. Comme elle? J’aimerai moi aussi qu’on associe à moi des mots comme envoutante. J’aimerai que mon balancé de hanches fasse tourner les têtes. J’aimerai posséder ce curieux regard qu’elle a, longs cils frangeant ses jolis yeux bleus, un peu par en dessous, coquin, équivoque.

J’aimerai me dissocier d’elle, vraiment. Parce que je sais, d’une manière à peine consciente, qu’elle n’est pas bonne pour moi, qu’avec elle je n’arriverai pas à respirer. Au delà des expériences bizarres qu’elle me fait vivre, au delà de notre vie déjantée, c’est elle, ce qu’elle est au plus profond qui est en train de me détruire, de m’étouffer.

Ce n’est pas seulement les nuits à hurler sur elle, à lui donner des baffes pour tenter de la garder consciente, ce n’est pas seulement les coups de téléphone nocturnes, la police qui débarque dans le salon, leurs godillots pleins de boues, ne prenant pas même la peine de les essuyer sur le paillasson… Pas grave, Sansan donnera un coup de torchon demain en rentrant de l’école, ou bien le matin avant d’y aller. Qu’importe s’il est quatre heures du matin et que le réveil sonne dans deux heures. De toutes façons, ça fait un moment que je n’arrive plus à glisser dans un sommeil tranquille. J’ai des périodes entrecoupées, hachées de repos, quand vraiment je tombe en éclats. J’ai pris l’habitude de dormir très au bord du lit, comme ça, si j’entends un bruit, si l’on m’appelle, je suis prête. Je n’ai qu’à rouler légèrement sur le côté, et je suis debout.

Offrir mes épaules à son mec vacillant, faire du café, cacher les médocs, sont devenues pour moi des activités aussi ordinaires que prendre un petit déjeuner. Ou aller à l’école.

L’alcool. L’alcool est au cœur de la maison. Quelle ironie ! Quand on sait que mon père n’a pas prolongé le séjour avec nous pour ça, qu’elle ne le supportait pas… Son mec est alcoolique. Elle n’en est pas loin. Elle est un peu plus coquette que ça. Elle préfère les drogues, c’est plus chic. Gober quelques cachets d’un air languissant, c’est tout de suite plus glamour que s’enfiler une bouteille de vodka. Son addiction est encore supportable. Au moins quand elle est shootée, elle est gentille. Un peu trop. Mais à tout prendre, c’est plus agréable. Elle n’a de cesse de prouver son affection en des câlins tentaculaires, tendant ses grosses lèvres avides pour embrasser mes joues. Bien que ce contact me répugne, je laisse faire. Pas le choix. Et ça pourrait être pire. Par contre, son mec, son homme… De pleutre il est devenu amorphe, un véritable déchet. Et de nombreuses cures n’y arrangeront rien. Son problème, son vrai problème n’est pas qu’il ne sait pas arrêter de boire, non. Il ne sait pas arrêter de baiser ma mère.

S’il pouvait lui dire stop. S’il pouvait se libérer d’elle. Mais il n’y arrive pas. Et il boit. Elle ne le supporte plus. Lui pose des ultimatums, crise après crise. Ultimatums jamais respectés, mais qu’importe. Jusqu’au jour où elle passe à la vitesse supérieure. Il faut qu’il comprenne. Il est sous médication, censé l’empêcher de boire. Logiquement, s’il prenait ses cachets, il devrait être tellement malade à l’absorption de la moindre goutte que ça devrait le dissuader de boire. Il ne les prend pas. Il continue de se bourrer la gueule. Ça commence. Elle lui prépare un verre de jus d’orange, me demande de lui apporter. Si c’est toi qui lui donne, il ne refusera pas dit elle. J’ai cru voir quelque chose, mais non… Elle ne ferait pas ça… Je secoue la tête, et j’y vais. Une affreuse nuit suit pour lui. Je crois qu’il va crever, supplie ma mère d’appeler un médecin, quelqu’un. Elle refuse. J’ai peur, je n’ose pas le quitter des yeux. Le jour finit par arriver, il s’est endormi. Je pars à l’école, la peur au ventre encore. Est ce que j’ai bien vu? Est ce que je n’ai pas inventé ? Est ce que vraiment j’ai vu ces gélules ouvertes au dessus de son verre? Peut être que la fatigue, le stress me font imaginer des choses…

Jusqu’au jour où. Ça recommence. Et cette fois, elle ne se cache pas pour moi. Disulfirame. Ce fameux traitement qu’il doit prendre, qu’il ne prend pas. Qui combiné à l’alcool a des effets plus que dévastateurs. Elle lui en donne intentionnellement pour le rendre malade. Je n’arrive pas à mettre de mot sur ce qu’elle fait, même si je connais ce mot. Il n’y en a qu’un possible: empoisonnement. Sansan. Je ne peux, ne veux être sa fille. Pourtant dans le miroir, tout me rappelle elle. Plus le temps passe, plus c’est évident. Parfois derrière mes yeux je vois briller l’éclat de son regard. Sa folie. Suis comme elle? Suis je folle? Le serais je un jour?

Je crois que je ne veux pas le savoir. Je sais. Que si je veux m’en sortir, si je veux être, il va falloir que je parte. Très vite. Très loin.

Et surtout, ne jamais revenir.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :