#34: Salope

26 Nov

C’est la dernière ligne droite. Les dernières semaines avant de se jeter dans le vide. Je n’ai toujours absolument aucune idée de ce que je vais faire. Vaguement, je pense à l’université, mais sans savoir avec précision ce que je pourrais bien y faire. Il est trop tôt. Qu’est ce que je pourrai bien décider de ma vie maintenant? J’aime écrire, j’aime lire, j’aime écouter le vent dans les arbres. J’aime regarder les Yeux Extraordinaires dessiner. J’aime écouter les petits mots de rien des Cheveux d’Or. Je l’aime lui. Lui, fidèle parmi les fidèles… J’ai beau lui faire subir tout et n’importe quoi, il reste là, immuable. Et je ne l’en aime que plus. C’est effrayant pour moi. Que quelqu’un s’attache à moi de cette façon, et surtout que j’éprouve pour lui la même chose. Besoin de lui. Envie de lui. En permanence. Au point de court circuiter mes pensées les plus basiques. J’ai l’impression que mon cerveau perd de ses capacités, tout occupé qu’il est à le gérer lui. Quand j’ai vraiment trop peur, je prends la fuite. Pas littéralement, mais presque. Je retrouve les bras de l’ex. Et pourtant. Il reste. Il ne m’en veut pas. Ou alors il le cache bien. Il reste fidèle à ses promesses. Même celles qu’il a faites quand on était encore ensemble. Surtout. Comme de m’accompagner à ce fameux concours d’éloquence. Je lui avais demandé, tétanisée par le trac. Écrire, oui,sans problème, je peux le faire. Même quand je suis avertie de la date du concours le jour avant, et que je dois passer la nuit à pondre un texte, à grand renfort de café. Ça je peux gérer. Mais prendre la parole…. Depuis que j’avais marqué mon accord de participation, il était évident pour moi qu’il fallait qu’il soit là. Et malgré le fait que nous ayons rompu entre-temps il a honoré sa promesse. Il est là. Je peux le voir dans la salle, un peu plus loin. Quasi aux premiers rangs, il y a l’autre. L’imbécile. Inoffensif. Qu’est ce que je fous avec ce type? A part l’oublier, Lui. A part essayer de toutes mes forces de ne pas m’engager, les orteils crispés au bord de la piscine, s’accrochant désespérément au plongeoir. Je l’aime trop. C’est insensé. On ne peut pas être à ce point fait pour quelqu’un pour ses bras.

C’est une hérésie. On ne peut pas vouloir quelqu’un à ce point. Il finira par se rendre compte. De moi. De tout ce que je suis. Et surtout de tout ce que je ne suis pas.

Pourtant. Pourtant il est toujours là. Avant de prendre une grande inspiration et de me lancer, ce sont ses yeux que je cherche. Pas ceux de l’autre. C’est lui mon air. Même si je rompt le fil entre nous, il continue de me tendre la main. Personne ne s’y trompe. Je ne perçois pas l’intensité de sa douleur, quand mon professeur de français, en le saluant, ajoute à son prénom cette fameuse épithète.

Fidéle. Le fidèle. Bien plus tard, je le saurai, ça lui a fait un coup de poignard au coeur. Il a cru suffoquer. Et puis finalement, le temps, la douleur partie, il a compris. C’est une qualité parmi les plus admirables. La fidélité. Etre fidèle aux autres, mais surtout à soi. Quelque chose que je n’arrive pas à faire. Je me dérobe, je me fuis, je me dédouble en permanence. Je joue sans arrêt avec moi au jeu de la course poursuite. Croire en soi, ne pas dévier de ses objectifs. A part tenir tant bien que mal sur un esquif plus que précaire, je ne vise rien. Ou plutôt je vise trop de chose. Incapable de me concentrer sur quelque chose de particulier, de maitriser à fond un sujet, je reste en surface avec les choses et les gens, prête à décamper dès le moindre avis d’engagement.

Je dors au bord du lit, je vis au bord de moi. Avec la main sur une valise, toujours, comme si il était vital que je puisse bien vite partir. Je ne pars pas. Je fuis. Je donne l’illusion de m’engager, mais sans y être totalement. Je sais pertinnement ce qu’il faut dire, ou faire croire pour sembler stable et heureuse. Mais je sais aussi que ces pseudos engagements n’auront qu’un temps. Je ne veux pas souffrir. Je ne veux pas qu’on me laisse. Je préfère quitter d’abord. Me rendre indisponible à la peine.

Alors je sacrifie au simulacre. Je joue à être avec cet autre alors que c’est Lui que je veux. Pour le tester. Pour voir. Pour peut être le dégouter de moi. C’est dur de renoncer à celui qu’on aime, d’autant plus si on sait la force de son amour. C’est pourtant ce que je fais. Au moins un temps. Sa fidélité, sa patience, son assurance finissent par avoir raison de moi, et je replonge dans ses bras. Toute petite à nouveau. Si fragile quand ses bras se referment sur moi. Mon albatros. Aux ailes de géant. A force de toujours le fuir, à savoir qu’il courra toujours après moi d’une manière ou d’une autre, je m’épuise. Incroyable cette énergie que je déploie à saboter une relation qui pourrait être une des plus équilibrantes de ma vie, si ce n’est une des plus équilibrées. Le pire je crois, c’est Lui et moi face aux autres. Je suis forcément la mauvaise, celle qui joue avec lui, qui rit de lui. Alors que c’est tout le contraire. Je voudrais le préserver au maximum. Je voudrais que jamais il ne verse une larme pour moi. J’aimerai que son coeur ne soit pas brisé en mille morceaux par moi. Mon chevalier.

Depuis toujours, j’aime à donner des surnoms secrets aux gens. A leur insu, bien sûr. Les Yeux Extraordinaires ne m’ont jamais entendu les appeler comme ça. C’est juste un truc entre moi et moi. Une sorte d’éligibilité du cœur par un nom un peu mystérieux,puisque connu de moi seule. Lui n’échappe pas à la règle. Lui, il est le Chevalier. Pour Lui, je vais même plus loin. J’élabore un roman pour lui seul. Il est l’unique héros de mon histoire. Une histoire tellement secrète que je ne l’écris pas. Pourtant je sais chaque péripétie, je sais chaque assaut de courage, je sais l’abnégation. Il se pare d’une aura un peu surréelle. Il devient mythologique, pourtant ancré dans une réalité extrêmement tangible. Le Chevalier. Rien ne lui va mieux que ça. Les cheveux longs sur les épaules, son air un peu hors du monde parfois, enraciné pourtant, ses élans d’amour comme autant de flèches décochées, sa grande lucidité face à moi, au monde, sa justesse, sa droiture, … Il est vraiment l’archétype du Chevalier. C’est si facile de lui broder main des histoires. Je peine à me mettre en scène dans ces romans là. Son personnage parait au delà de ce que je pourrai me créer , me recréer. Je n’ai pas tellement ma place. Il est tellement… Il est trop… Je l’aime.

A m’en mordre les lèvres pour ne pas lui crier. Je n’ai sûrement jamais aussi peu dit à quelqu’un ce que je ressentais vraiment. Je n’ai pas pour habitude de me livrer. Même si je parle beaucoup, sans arrêt en fait, je ne suis qu’en représentation. Je ne livre pas le fond de mes pensées. Même à lui. Surtout à lui. Parfois je me prends à espérer y arriver. Lui confier ce qui se passe à la maison. Sûre qu’il comprendrait. qu’il tenterait de m’aider même. Pourtant je reste muette. Peur qu’il réagisse par la pitié, ou une empathie trop extrême. Qu’il soit trop parfait.

Je reste une petite fille qui a peur du noir, peur de l’inconnu, et par dessus tout peur du vide. Je n’ose pas me lancer dans ses bras, de peur qu’il ne me laisse tomber. M’écraser au sol. Souvent, je fais le même cauchemar, terrifiant. Je suis tout en haut d’une rue pentue. Je dois la traverser. J’arrive à faire quelques pas, quand d’un coup, le sol se dérobe sous mes pieds, et je tombe. Je tombe sans fin. Cette chute dans un silence complet semble durer des heures. La plupart du temps, je me réveille le front baigné de sueur, tremblante. Je mets longtemps à me rendormir après. Il faudra pourtant que je la traverse un jour cette rue. Mais pas maintenant. Pas tout de suite. Pas encore.

Mon Chevalier. Tout pourrait être si simple. C’est moi qui complique inutilement notre histoire. Lui ne fait que m’attendre, à un rendez vous où je ne viens jamais. J’ai beau être avec lui, je suis souvent ailleurs. A force d’avoir grandi dans un chaos permanent, le calme me fait peur. L’assurance m’effraie. La solitude. Finalement je suis bien plus solitaire que je ne le crois. Sans le vouloir, sans l’avoir recherché vraiment, je suis solitaire. Solitaire à plusieurs. Peu de gens arrivent jusqu’à moi. Lui un peu. Du moins, ce que je lui laisse toucher. Je ne peux pas lui dire, et ça me bouffe. Mes envies de partir, d’ailleurs. Mes hésitations par douzaines. Ma soif d’amour. Ma faim de lui. Ma trouille immense.

Se dire, à dix sept ans, j’ai trouvé l’homme de ma vie, ça foutrait à n’importe qui le vertige non? Plus encore à moi. Je n’ai que dix sept ans, nom de dieu. Je suis un bébé émotionnel. Je n’ai absolument pas les armes pour gérer ça. Je peux tenter d’avoir une relation saine avec lui, faire comme si on nous étions deux gamins vivant leur première amourette, mais je sais que c’est loin d’être le cas. C’est plus profond, plus intense que ça. Chaque mot échangé avec lui, chaque geste posé est une pierre dans l’édifice de nos vies, un peu de ciment qui restera là. Les moments où je lui fais du mal, où je fendille l’édifice, où je tente de le faire vaciller sont mes tentatives désespérées de me dire que tout ceci n’est qu’un jeu de gosses. De toutes mes tripes, je l’aime. Je pourrai faire n’importe quoi pour lui. J’en ai la capacité. Seulement, c’est complètement, absolument dingue. Notre relation est paranormale. Nous nous nourrissons l’un de l’autre, je le vampirise, sans doute.

Puis, peu à peu… Un autre. Des coups de téléphone. Il est plus âgé. Ça me donne de l’importance. Il est visiblement très vite sous le charme. Je ne comprends pas bien pourquoi, mais je suis flattée. Et très vite, nous discutons de plus en plus. Je me mets à apprécier de plus en plus ces moments passés au téléphone avec cet autre. Je le vois de temps à autre. Il ne dit rien, mais je sais. Il a envie qu’il se passe quelque chose. Même s’il est plutôt peu loquace, je comprends. Il a beau se dire mon ami, il a en tête bien autre chose. La fin d’année arrive à grand pas. Et avec elle, le voyage de fin d’études.

Le Chevalier et moi,ensemble, sept jours. Sept jours dans la même chambre, à dormir ensemble. A faire l’amour. A être des amoureux. Je vis mes dernières heures à ses côtés. Je le sais, et je veux en profiter. Fixer pour un long moment encore la sensation de mes mains dans ses cheveux,de ses lèvres sur les miennes, de sa peau… Ma décision est prise. Je vais me donner à cet autre. Je ressens pour lui quelque chose, de plus doux, de plus tendre,de plus serein. Une sorte de tranquille attirance. Et l’assurance qu’avec lui, c’est une porte ouverte pour m’évader. Il a un boulot, il est plus âgé, déjà installé dans la vie. Il ne va plus tarder à prendre un appartement. Il m’aime. C’est l’assurance du confort. Un truc moelleux, sans surprise et sans grand risque. Ca me sécurise, je sens qu’avec lui je vais enfin pouvoir échapper à ma mère. C’est en toute conscience que je l’embrasserai, Lui,le Chevalier une dernière fois dans cet aéroport, lui disant la fin de notre histoire, abruptement. C’est en toute conscience que je embrasserai cet autre, quelques heures plus tard, dans cette voiture garée devant chez moi, sur un fond de musique électronique. C’est en toute conscience que je coucherai avec lui, une dizaine d’heures plus tard , scellant ainsi définitivement le chapitre de mon Chevalier. Je suis allée trop loin cette fois. Il ne sera pas possible de revenir en arrière. Je dois lui dire adieu. Je l’ai perdu. Pour toujours.

C’est quand je le croise quelques jours plus tard, que j’en ai confirmation. Ce mot. Ce seul mot qu’il m’a dit, résonne encore à mes oreilles. Emplit tout l’espace de sa dureté et de son irrémédiabilité. Il m’a regardé dans les yeux, Lui. Mon Chevalier. Il m’a dit.

Salope.

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