Tag Archives: desamour

#34: Salope

26 Nov

C’est la dernière ligne droite. Les dernières semaines avant de se jeter dans le vide. Je n’ai toujours absolument aucune idée de ce que je vais faire. Vaguement, je pense à l’université, mais sans savoir avec précision ce que je pourrais bien y faire. Il est trop tôt. Qu’est ce que je pourrai bien décider de ma vie maintenant? J’aime écrire, j’aime lire, j’aime écouter le vent dans les arbres. J’aime regarder les Yeux Extraordinaires dessiner. J’aime écouter les petits mots de rien des Cheveux d’Or. Je l’aime lui. Lui, fidèle parmi les fidèles… Lire la suite

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#30: Sand

19 Nov

Je continue, vaille que vaille. Que faire d’autre? Jouer à faire comme si, j’ai tellement l’habitude, je le fais depuis si longtemps. Je peux bien être un personnage de plus. Même si je pense, je n’arrête pas de penser à lui, je suis dans les bras de cet autre. Le blond celui qui m’appele toujours m’amour, celui qui m’a offert la bague de sa grand mère, celui qui espère toujours. Je suis avec lui, sans l’être. Je joue avec lui, comme je contrefais ma vie. Lire la suite

#20: Ma poule

18 Oct

Il me raccompagne après. Il est tard. Un baiser sur sa joue, je dois me hisser sur la pointe des pieds, il se penche un peu. Il est immense mon père. Pourtant, c’est tellement un petit garçon. Son travail est bien rémunéré. Généreux et inconséquent comme il est, il ne peut que m’en faire profiter. Parfois ma mère et moi. Il ne peut pas s’en empêcher, faire le joli coeur. Il l’aime toujours, au fond. Lire la suite

#16: Sansan

24 Sep

A nouveau, Sansan. Encore. Plus les années passent, plus je hais ce redoublement miséreux, naïf. Plus il me sort par les oreilles. L’horreur. Surtout quand, comme une bonne blague, elle pense spirituel d’ajouter « les grosses dents. » On m’a collé un appareil dentaire. Ça aurait pu être pire, il aurait pu être composé de ces plaquettes moches collées directement sur l’émail, inamovible. Dans ma malchance, j’ai eu de la chance. C’est juste un « palais ». Quelque chose d’assez léger somme toute. Mais qui va m’ôter les mots pour un moment. Lire la suite

#15: Gogole

21 Sep

Passer d’un surnom à un autre ne m’a jamais posé trop de souci. Après tout, c’est comme enfiler un costume de scène. Une autre peau. En vous nommant autrement, on vous définit d’une certaine façon. Agréable ou pas, mais quelque part vous êtes élu. On fait de vous quelqu’un. Celui là n’est pas des plus faciles à porter. Même si je hausse les épaules, je joue la désinvolte, je fais comme si je m’en fichais éperdument. Je ne m’en fiche pas. Ça me blesse, ça me fait vraiment mal. Mais je sais que leur offrir la satisfaction de mon désarroi et de ma peine en pâture est quelque chose de totalement exclu. Je ne leur ferai pas ce plaisir. Je sais très bien que me sentir perdue, ne serait ce qu’un moment face à eux, admettre un point faible, et c’est la mort assurée.

Je fais comme si je n’entendais pas. Je me prépare. Je deviens autiste pour un an. Tous les jours, je me répète en boucle  » ne te laisse pas avoir, ce n’est qu’une période limitée ». Je fais le décompte. Les jours qui restent. A tenir. Je fais l’inventaire des lectures que je me promets pour ces jours là. Ça commence à devenir une drogue. Je ne sais rien faire dans la mesure. J’ai un besoin constant de m’échapper. Que ce soit ça ou autre chose, c’est toujours pareil. Je n’ai bien vite plus conscience des limites. C’est ainsi que je me retrouve à lire trois, voire quatre bouquins par jour. Je lis dès le matin, sur le trajet. Dès la porte fermée à clé, un pied sur le trottoir, hop. Le nez plongé dans un bouquin. Je n’en décolle pas arrivée à l’arrêt de bus. Je traverse la rue sans même tourner la tête. Je me repère au bruit des voitures. Viennent elles de droite, de gauche? A vive allure ou pas? Nombre d’entre elles me klaxonnent, mais je m’en fiche. Je ne lèverai pas la tête pour ça. Rien ne vaut cette peine. Rien d’autre. Que le livre et moi. Dans le bus, il arrive rarement que je loupe mon arrêt. J’ai une sorte de timing, d’horloge interne, qui fait que bien qu’absorbée dans mon livre, je sais quand je dois me lever, sonner. Et descendre. Continuer à marcher, toujours dans le livre. Arrivée au portail, le passer,dire bonjour au concierge, puis prendre ma place. Au fond de la cour, adossée à l’arbre, et attendre qu’on sonne l’heure de rentrer en classe.

Pour les autres, c’est un comportement étrange. Pour moi, c’est une carapace. Je sais bien que je suis pas avec eux, que je ne serais jamais avec eux. Alors je me protège. Je me barde de phrases, de chapitres avalés. Je suis boulimique. Je vomirai plus tard ces pages et ces pages engouffrées, je régurgiterai ces dizaines, ces centaines de mots dévorés, engloutis. Pour l’instant, je suis en phase de gavage. Je nourris l’animal.

C’est pour ça qu’ils m’appellent Gogole. Un idiotifiant. Parce que l’air d’être, d’évoluer dans un monde à part. Un peu handicapée de leur monde à eux. Gogole, c’est cette fille inadaptée, mal à l’aise, alambiquée. Ni brillante, ni mauvaise. Juste une parmi d’autres. Sauf qu’elle a pour elle, ou contre elle une étrangeté. Une tare. Quelque chose qui n’a pas l’air de tourner rond. Ça dérange. Ça questionne.

En classe, je réponds si on me pose une question, mais c’est tout. Intervention minimale. Dès que j’ai fini ce qu’on attend de moi, je reprends mon bouquin. Je ne sens pas les élastiques lancés dans mon dos, ni le regard agacé du professeur. agacé peut être, seulement voilà, il n’a rien de précis à me reprocher. Je fait ce qu’on attend de moi. Comme toujours. Mais il ne faut pas m’en demander plus. Le professeur de français particulièrement, est un personnage. Barbe poivre et sel, un visage sévère. Strict. Exigeant. Et passionné de forme physique et de yoga. D’ailleurs, c’est lui qui donne parfois des cours de gymnastique. Mes premières salutations au soleil, je les lui dois. Étrange que cet homme complètement ancré dans la réalité lorsqu’ils donnent ses cours, et qui vire au mystique dès qu’il enfile un jogging. Il y a des moqueries des autres élèves, à peine déguisées. Ils pouffent en choeur quand ils le voient s’agenouiller, cet homme déjà âgé, faisant montre d’une concentration sans faille, pour effectuer quelque posture yogique. Ça ne me fait pas rire moi. Il est ambigu, complexe. Et ça m’a toujours fascinée. Les gens jusqu’au-boutistes, quitte à être ridicule. D’un ridicule magnifique. Je l’observe, dans le microcosme scolaire. Il a l’air un peu à l’étroit, un albatros englué peut être.

A l’opposé, le professeur de mathématiques ne m’inspire guère. Froid, austère. Un prof de math. Une caricature telle que c’en est désolant. Cet homme ne semble vivre que pour les chiffres. Tout est mesuré chez lui, quantifié, calculé, du bout de ses chaussures cirées à son col amidonné, en passant par une cravate étroite et serrée comme ses lèvres pincées.

Les élèves. Que peut on en dire? Comme dans toutes les cours d’écoles, dans toutes les classes du monde, tout est codifié, très hiérarchisé. Tout en haut de la pyramide, quelques élus. La première de classe, une fille brillante et qui plus est jolie. Ses parents sont médecins je crois, ou avocat. Elle s’encanaille juste ce qu’il faut pour ne pas être le chouchou, tout en respectant un maximum son statut de ra meneuse de bonnes notes. Sa meilleure amie, un peu moins brillante, un peu moins jolie. Il faut bien faire briller l’idole. Elle suit. Elle accompagne, elle reste modestement à côté. Ce n’est pas elle qui prendra la moindre initiative.

Le caïd. Baraqué, fort en gueule, ce n’est pas un cancre, mais ce n’est pas non plus un bon élève. Il surnage entre les deux. Il a des poings comme arguments, même si en réalité,il ne s’en sert pas beaucoup. Sa réputation suffit à lui assurer la tranquillité. Et une part non négligeable de friandises en rab.

Le mec cool, beau garçon, plutôt intelligent. Il est souvent en compétition non officielle avec la première de classe, quelquefois il lui pique son fauteuil. Jamais longtemps. C’est un joli garçon. Les yeux verts en amande, la bouche ourlée. Du moins si on apprécie le style minet à polo, et pull à col V sur les épaules. Un gendre idéal de 12 ans.

En dessous de ce quartet, il y a les secondes zones. Des élèves un peu moins cool, mais cool quand même. Il y a la fille d’ouvriers marocains qui a pour gloire d’avoir des pythons chez elle. Son père est un dingue de reptiles. Et c’est impressionnant, donc, seconde zone acceptée. Le meilleur ami du beau gosse, qui a des parents divorcés. Et donc deux fois plus de jouets, consoles vidéos, autorisations en tous genres, argent de poche, etc. Autorisation de seconde zone accordée. Cette américaine débarquée à neuf ans ici, sans parler un mot de français, et qui l’a appris en trois mois. Autorisation de seconde zone accordée.

Pour tous les autres, c’est le no mans land. Entre zéro et l’infini. Un peu perdus, un peu nulle part. Et moi, je suis encore en dessous de ça. Gogole m’a fait accéder à une sorte de dimension parallèle. Un espace ouvert pour moi seule. Dévolu à moi. Je ne peux pas dire que ça me dérange au fond. J’ai toujours été profondément solitaire, et j’ai toujours eu beaucoup de mal à composer avec les autres. Je me plie aux règles, mais ce n’est pas quelque chose que je recherche ou qui m’apporte de plaisir.

Être dans mon néant, finalement, ça me convient. Une fois la récré arrivée, je lis. Puis je retourne en classe. Je suis un automate bien réglé. A midi, je déballe mes tartines dans le réfectoire, et je lis, laissant parfois échapper un bout de salade, ou une goutte de mayonnaise sur le précieux ticket de sortie.

J’ai l’autorisation deux fois par semaine, d’ aller dîner chez ma marraine, qui a fini, au grand dam de ma grand mère, par se fiancer, et habiter avec quelqu’un, pas très loin de chez moi. Elle a surpris tout le monde on peut le dire. Alors que rien ne le laissait présager, un jour, elle est venue chez ma mère. Les joues roses, les yeux brillants, toute tremblotante comme une gelée. Et elle a dit. Elle a dit à ma mère. Qui a éclaté de rire, ravie du bon tour qu’elle, l’invisible, la transparente, le marshmallow allait jouer à leurs parents. ils ne s’attendraient pas à ça. Oulah, non. Sûrement pas. Ma mère a promis le secret. Pendant quelques semaines, on n’a rien entendu. Puis, un jour.

Elle s’est décidée. Avec l’aide de ma mère, poussée, soutenue, par elle. C’est tout juste si elle ne jouait pas les ventriloques. Annoncer à ses parents qu’elle avait rencontré quelqu’un qu’ils voulaient se fiancer et se marier était déjà un grand choc. Mais que le fiancé en question ne soit pas tout à fait dans « les cases » de la famille. Hum. comment le dire? « Il n’est pas tout à fait comme nous. Il est plus… moins. Enfin bref, il n’est pas pareil. Papa, maman, mon futur fiancé est marocain, non il n’a pas la nationalité belge, oui il m’aime,oui je sais ce que je fais. » J’ai bien cru que mon grand père allait faire une attaque. Quand à ma grand mère, je pense n’avoir jamais vu quelqu’un vider une bière aussi vite. Et pleurer dans la foulée.

Le premier choc passé, leur gendre a fait son entrée dans la famille. Par une porte de service, mais par une porte quand même. Après tout, vu le mariage calamiteux de leur première fille, et le peu d’espoir qu’ils fondaient sur une union possible pour la deuxième, ça pourrait être pire. Elle et lui se sont installés dans une petite maison, au fond d’une toute petite impasse. Pas loin de mon école. Lire la suite

#9: Sansan

5 Sep

J’ai toujours eu horreur qu’elle m’appelle comme ça. Ceci dit, le fait de lui dire n’a rien changé. Je dirai même qu’il a accentué le phénomène. Nos relations ont toujours été comme ça. Un rapport de force, un mélange entre amour maladroit et excessif, et haine larvée. C’est ainsi. Elle ne peut s’empêcher de me faire du mal, même si je soupçonne qu’au fond d’elle même, ce n’est pas vraiment ce qu’elle veut. Pour l’instant, j’en suis encore à lui chercher des excuses, à la dédouaner. Je me dis qu’elle n’est pas heureuse, que peut être ma présence l’empêche de l’être, que consciemment ou non , elle me le reproche. Ma mère et moi. Relation ambivalente au possible. Jamais dans la demi mesure. Elle ne sait pas aimer, elle adore. Elle ne sait pas détester, elle hait. Pas de juste milieu, pas de compromis. Pas de place pour l’indifférence, ou pour un sentiment serein. Ce n’est pas comme ça qu’elle fonctionne. Vivre avec elle, c’est jouer à la roulette russe en permanence, c’est tutoyer les sommets et les abîmes en deux minutes. Lire la suite

#7: (rien)

31 Août

Parfois, le pire surnom qu’on puisse donner à quelqu’un, c’est l’absence de surnom, de nom, comme si les lettres et les mots allaient être salis, que ça ne vaut pas la peine, que nommer c’est donner une importance. Finalement, un nom ça définit quelqu’un, qu’on le veuille ou non. D’une certaine façon, ça le détermine même. Il n’y a qu’a voir le nombre de surnoms qu’on m’aura accolé tout au long de ma vie, et les divers personnages qu’ils m’auront fait incarner, parfois bien malgré moi, quelquefois en toute conscience. Ce n’est jamais innocent, ce n’est jamais gratuit. Nommer c’est parfois vouloir s’approprier. C’est un des premiers actes des amoureux. Trouver quelque chose qui soit à eux, unique. Une façon de véhiculer l’amour, et aussi d’exclure les autres. On n’appelle pas la personne qu’on aime « mon coeur » pour le plaisir du mot, mais d’une certaine façon pour marquer son territoire, pour dire: « il est à moi, n’y touchez pas. Elle est mienne, et à personne d’autre. » Le surnom prend une dimension particulière: aux érections du coeur succède l’éligibilité du coeur, matérialisée par quelques lettres. Une sorte de droit qu’on aurait acquis sur les sentiments de l’autre, qui en fait une personne spéciale, et dont on a envie de matérialiser le statut par une désignation unique, une dénomination propre. Il est amusant de constater comme ce désir de rendre unique peut être parfois d’une banalité affligeante. Combien de personnes appellent tous leurs amoureux successifs de la même façon? Le « mon ange « numéro deux, remplacera le « mon ange » numéro un, puis sera balayé par le numéro trois. Interchangeabilité dans l’unique. Un unique qui n’en est pas un. Mais au moins, durant un moment, ils y croiront. Ils croiront être spéciaux, élus, désirés pour eux. Leur essence contenue dans quelques lettres que personne d’autre n’utilise. Au même moment, partout dans le monde, sur d’autres lèvres fleurissent des corazon mio », « mon coeur », mit hjerte, mein herz… Ils ne le savent pas. Ou plutôt si, ils le savent. Mais pour eux, c’est comme si c’était les premiers et seuls mots de l’univers, les seuls qui aient une consistance, une âme, un souffle spécial.

C’est un des premiers pouvoirs qu’on acquiert, enfant. Le pouvoir de nommer. Tout nous y encourage, nous y pousse. Nos parents applaudissent nos premiers balbutiements, se disputent vaguement pour savoir qui sera le premier à avoir droit au nom. Qui de papa ou maman aura la plus grande importance dans la bouche du bébé? Qui sera matérialisé en premier ? Qui prendra cet ascendant sur l’autre, même provisoire, de celui qui est, parce qu’il a un nom? Même écorché, même que très vaguement ressemblant à la version originale (il ne faut pas en vouloir aux bébés, ils n’ont pas l’imagination bridée eux, et même si tout ce qu’on leur demande c’est de reproduire, ils ne peuvent s’empêcher d’y ajouter une touche à eux, mais rassurez vous, ça ne durera pas bien longtemps, ils se conformeront bien vite à ce qu’on attend d’eux), c’est un élément stratégique. Un enjeu. La prise de pouvoir passera par là. C’est ainsi que les parents, même inconsciemment joueront à « qui bébé aime le plus ». Le plus aimé étant le premier nommé bien sûr.

Alors, l’absence de nom, de surnom, son refus même, est un des actes les plus violents qu’on puisse poser. C’est nier l’individu, c’est barrer l’être dans ce qu’il a de plus intime. On nomme tout ce qui pour nous est visible. On attribue même des noms aux animaux. Des plus ridicules (Poupounette) aux plus banaux (Rex), des plus consensuels (Medor), aux plus originaux (Char d’assaut), … Aucun de nos compagnons à quatre pattes, à deux pattes, à sang froid ou chaud à poil ou à plumes, pas un n’échappe à la règle. On en donne aux plantes. D’ailleurs, pour elles, rien de plus extraordinaire que d’avoir la langue botaniste, qui donne à n’importe quelle fleur, grâce aux accents mystérieux et solennels du latin, des airs de grande dame, des atours de princesse.

La violence par le silence. Par le déni de l’être. Par le néant. Au mieux, avoir droit à un « hey » pour vous appeler. Au pire à rien, juste une phrase qui tombe impersonnelle, adressée à vous et à personne en particulier. Range ta chambre. Des phrases génériques pour un être rendu générique. Annihilé. Je ne compte pas plus qu’un meuble, pas plus que ça. Je me dis que s’il refuse d’utiliser mon prénom, s’il n’emploie même plus le « cosette » tant détesté, c’est qu’il voudrait me gommer de son existence, comme une erreur de parcours. Un parcours qui n’est même pas le sien d’ailleurs, qui lui est imposé. Une charge, un boulet. Supportable tant qu’il s’agissait de se faire les armes dessus, de s’exercer à être un père. Un poids inutile maintenant. Il m’ignore.

Je ne comprends pas tout. Je ne comprends ni son attitude, ni celle de ma mère. Elle est plus sa femme que ma mère, je le comprendrai plus tard. Liée à lui par je ne sais quoi, quelque chose qui fait qu’elle est statique.

Petit à petit, il devient de plus en plus difficile de sourire. Même si je m’applique, même si je puise en d’autres, à d’autres moments des raisons de le faire, la composition devient plus ardue, plus tétanisante. Mes muscles commencent à se rebeller, à ne plus vouloir se plier si facilement à l’exercice. J’ai tous les jours sous les yeux le constat de mon échec, de mon incapacité à me faire aimer comme il faudrait par celui que je considère comme mon père parce que je n’ai pas d’autre vers qui me tourner. J’aimerai pouvoir crier, regarde moi, aime moi. Je sais à quel point c’est inutile pourtant. Extérieurement, on ne peut pas vraiment deviner. Certains indices peut être. C’est vrai que ma petite soeur aura toujours porté des vêtements neufs, alors que moi, … j’ai souvent droit aux « cadeaux » des amis, des vêtements trop petits pour leur progéniture. Et on me dit: « toi tu n’as pas du neuf, parce que tu abîmes tout. Tu abîmes tout ce que tu touches. Tu n’es pas soigneuse. Regarde tes cahiers d’école, regarde les bords, ils sont tout cornés. Tu n’as pas honte? « . Je porte des habits de seconde main, parce que je n’ai pas droit à l’immaculé. On sait que je n’en serais pas capable. Que je finirai par détruire, par foutre en l’air. On me fait si peu confiance.

Je n’ai pas d’autre choix pour avancer que de m’efforcer d’être irréprochable en tout, de toujours réussir. Ça ne fait pas pour autant de moi une bosseuse acharnée, mais ça renforce ma discrétion, mon envie de me faire oublier. Si on ne me voit pas, si je suis invisible, comment me reprocher quoi que ce soit?

A l’école, je me fonds dans la masse, tant que faire se peut. A la maison je tente de me fondre dans le décor. Je deviens un caméléon. Habitude que je garderai longtemps encore. Qui m’a sauvée dans bien des situations. J’ai une faculté d’adaptation étonnante, dictée par ce besoin d’être le plus neutre possible. Je peux me retrouver au milieu de complets inconnus, et leur offrir très vite l’image de celle qu’ils s’imaginent me correspondre. C’est assez facile: il suffit de les observer quelques instants, leurs tics de langages, leur humour, la façon qu’ils ont de se tenir, et d’adapter. Comme un mime. Pour ne pas détonner dans le groupe, j’adopte leurs attitudes, j’adopte leur niveau de conversation. Je sais quand me taire, à quel moment rire, comment faire pour qu’ils me croient comme eux. Observer est ma seconde nature. Je suis comme un oiseau de proie, oeil vif, décortiquant la moindre activité, décelant les failles, le points faibles, ce qu’il faut faire pour s’approcher au mieux, paraître inoffensive.

Physiquement, j’ai l’avantage de la banalité, d’un masque lisse, sur lequel on peut graver à l’infini. Je ne suis pas belle, je ne suis pas moche. Je suis d’une stricte normalité. Mon visage devient une terre glaise sur lequel toutes les émotions sont malléables. Un terrain d’expérimentation, un champ de mines soigneusement dissimulées. C’est un énorme avantage. J’ai un air de douceur, de consensuel, de vite amadouable qui est en contradiction totale avec mon vrai moi, avec mes sentiments bouillonnants à l’intérieur, à mes envies démesurées, à mon imperméabilité farouche, à ma nervosité extrême. Au fil des années, j’apprendrai à en tirer avantage de plus en plus, au point d’installer une dichotomie permanente entre la représentation physique de moi et ce que les autres peuvent déduire de ma personnalité par ce biais là, et moi derrière le masque. Peu de gens y auront accès. Pour beaucoup, je resterai en surface. Seuls quelques uns seront admis dans les eaux profondes, à plonger avec moi .

Je n’aime pas laisser accès, je barre les routes, j’installe des panneaux sens interdits un peu partout. Et la manière la plus simple d’y arriver est encore de construire un personnage qui fera que les gens ne se posent pas trop de questions. Cohérent. Laisser entrevoir quelques failles pour l’humaniser, mais pas dévoiler les vraies blessures profondes. Tenter de dissimuler le besoin d’amour dévorant qui me ronge depuis toujours. Ne pas paraître en demande, en attente. Rassurante. Souriante. Conforme à ce qu’on attend d’une enfant de sept ans, puis d’une adolescente sans problème, d’une jeune adulte bien dans sa peau et dans sa vie. Les masques, ceux qu’on se force tous à porter, peu ou prou, au fil des expériences accumulées, de la vie qui bafoue, élève, des scolioses des jours, … Tordus, distordus. Comme la réalité que l’on rend malléable, une sorte de plasticine qui prend forme sous les doigts.

Seulement, là, je n’ai encore que sept ans, et mes masques sont encore bien fragiles. Ils sont fendillés par endroit, il suffirait de peu pour les briser. Et je n’ai pas envie, pas le temps de recoller les morceaux. Alors, je me tais. Je serre les mâchoires, et j’attends. J’aimerai entendre rien qu’une fois mon prénom dans sa bouche, je voudrai qu’il en roule les consonnes, éructe les voyelles. Quitte à ce qu’il soit désagréable, quitte à ce qu’il m’engueule. Mais qu’au moins, il me fasse cesser d’être cette créature ectoplasmique que j’ai l’impression d’être parfois. Je me dis souvent qu’il me suffirait d’avoir assez de volonté pour rester immobile dans un coin, en silence. Je me dis, qu’alors, je verrai bien. Le peu d’importance que j’ai. Je suis presque sûre qu’ils ne s’inquièteraient pas de mon absence. Je crois que je pourrai rester là pour toute la vie, sans éveiller chez eux le moindre sentiment de perte ou de manque. J’ai terriblement peur que cette sensation finisse par être réelle. Que mon pressentiment soit la réalité. Alors, de toutes mes forces, j’essaie de me persuader que c’est moi. C’est moi qui me raconte des histoires. C’est moi qui ait beaucoup trop d’imagination.

Pourtant… Et si je ne me trompais pas? Je vois bien qu’avec la petite, ce n’est pas pareil. Son prénom est une litanie chantée sur tous les tons, elle a des surnoms comme autant de cantiques. Je ne suis pas jalouse. Je ne pourrai pas l’être. Nous sommes tellement différentes elle et moi. Ce qui est troublant, c’est qu’alors qu’elle est née sous l’étoile de la déception, elle est maintenant l’adorée, la révérée, en dépit de son manque de grâce. Et moi, partant avec toutes les chances de mon côté, gentille, douce, obtenant de bonnes notes, je suis le vilain petit canard. Je dois avoir une tare que mon aveuglement envers moi même m’empêche de voir. Je scrute les miroirs jusqu’à les user, pour essayer de détecter cette faille, cette disgrâce qui m’échappe. Longtemps, je ne pourrai pas passer devant un de ces juges silencieux sans ressentir une impression immédiate de malaise.

J’ai un truc qui cloche… Mais quoi? Ça doit être tellement abominable, tellement dégradant pour ne pas vouloir me nommer. Je suis une chose, un meuble que l’on déplace. Et encore… un meuble au moins a une utilité.