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#22: C’est-quoi-ton-nom-déjà?

20 Oct

Un mec chasse l’autre. Un peu plus paumé que le précédent, heureusement, il existe une telle variété dans les tares et les addictions humaines qu’au moins on a toujours l’impression de découvrir autre chose. De l’alcoolo au drogué, du repris de justice au mec dangereusement borderline, on en voit passer. Les Yeux Extraordinaires et les cheveux d’Or ont au moins cette bulle d’air, quand ils partent chez leur père. Moi, je n’ai rien.
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#14: 83,6

18 Sep

L’école. Mon école. Il faut que je la quitte.  C’est ce qui a été décidé. Arrivée presque au bout d’un cycle, pourtant, il va falloir que je parte. C’est ce que le professeur, mes « parents », les adultes en somme estiment mieux pour moi. Parce qu’ils ont remarqué à quel point je m’ennuie, je rêvasse, j’ai du temps libre. Beaucoup. En réalité, les exercice que l’on me donne à faire en classe ne m’occupent jamais très longtemps. Lire la suite

#7: (rien)

31 Août

Parfois, le pire surnom qu’on puisse donner à quelqu’un, c’est l’absence de surnom, de nom, comme si les lettres et les mots allaient être salis, que ça ne vaut pas la peine, que nommer c’est donner une importance. Finalement, un nom ça définit quelqu’un, qu’on le veuille ou non. D’une certaine façon, ça le détermine même. Il n’y a qu’a voir le nombre de surnoms qu’on m’aura accolé tout au long de ma vie, et les divers personnages qu’ils m’auront fait incarner, parfois bien malgré moi, quelquefois en toute conscience. Ce n’est jamais innocent, ce n’est jamais gratuit. Nommer c’est parfois vouloir s’approprier. C’est un des premiers actes des amoureux. Trouver quelque chose qui soit à eux, unique. Une façon de véhiculer l’amour, et aussi d’exclure les autres. On n’appelle pas la personne qu’on aime « mon coeur » pour le plaisir du mot, mais d’une certaine façon pour marquer son territoire, pour dire: « il est à moi, n’y touchez pas. Elle est mienne, et à personne d’autre. » Le surnom prend une dimension particulière: aux érections du coeur succède l’éligibilité du coeur, matérialisée par quelques lettres. Une sorte de droit qu’on aurait acquis sur les sentiments de l’autre, qui en fait une personne spéciale, et dont on a envie de matérialiser le statut par une désignation unique, une dénomination propre. Il est amusant de constater comme ce désir de rendre unique peut être parfois d’une banalité affligeante. Combien de personnes appellent tous leurs amoureux successifs de la même façon? Le « mon ange « numéro deux, remplacera le « mon ange » numéro un, puis sera balayé par le numéro trois. Interchangeabilité dans l’unique. Un unique qui n’en est pas un. Mais au moins, durant un moment, ils y croiront. Ils croiront être spéciaux, élus, désirés pour eux. Leur essence contenue dans quelques lettres que personne d’autre n’utilise. Au même moment, partout dans le monde, sur d’autres lèvres fleurissent des corazon mio », « mon coeur », mit hjerte, mein herz… Ils ne le savent pas. Ou plutôt si, ils le savent. Mais pour eux, c’est comme si c’était les premiers et seuls mots de l’univers, les seuls qui aient une consistance, une âme, un souffle spécial.

C’est un des premiers pouvoirs qu’on acquiert, enfant. Le pouvoir de nommer. Tout nous y encourage, nous y pousse. Nos parents applaudissent nos premiers balbutiements, se disputent vaguement pour savoir qui sera le premier à avoir droit au nom. Qui de papa ou maman aura la plus grande importance dans la bouche du bébé? Qui sera matérialisé en premier ? Qui prendra cet ascendant sur l’autre, même provisoire, de celui qui est, parce qu’il a un nom? Même écorché, même que très vaguement ressemblant à la version originale (il ne faut pas en vouloir aux bébés, ils n’ont pas l’imagination bridée eux, et même si tout ce qu’on leur demande c’est de reproduire, ils ne peuvent s’empêcher d’y ajouter une touche à eux, mais rassurez vous, ça ne durera pas bien longtemps, ils se conformeront bien vite à ce qu’on attend d’eux), c’est un élément stratégique. Un enjeu. La prise de pouvoir passera par là. C’est ainsi que les parents, même inconsciemment joueront à « qui bébé aime le plus ». Le plus aimé étant le premier nommé bien sûr.

Alors, l’absence de nom, de surnom, son refus même, est un des actes les plus violents qu’on puisse poser. C’est nier l’individu, c’est barrer l’être dans ce qu’il a de plus intime. On nomme tout ce qui pour nous est visible. On attribue même des noms aux animaux. Des plus ridicules (Poupounette) aux plus banaux (Rex), des plus consensuels (Medor), aux plus originaux (Char d’assaut), … Aucun de nos compagnons à quatre pattes, à deux pattes, à sang froid ou chaud à poil ou à plumes, pas un n’échappe à la règle. On en donne aux plantes. D’ailleurs, pour elles, rien de plus extraordinaire que d’avoir la langue botaniste, qui donne à n’importe quelle fleur, grâce aux accents mystérieux et solennels du latin, des airs de grande dame, des atours de princesse.

La violence par le silence. Par le déni de l’être. Par le néant. Au mieux, avoir droit à un « hey » pour vous appeler. Au pire à rien, juste une phrase qui tombe impersonnelle, adressée à vous et à personne en particulier. Range ta chambre. Des phrases génériques pour un être rendu générique. Annihilé. Je ne compte pas plus qu’un meuble, pas plus que ça. Je me dis que s’il refuse d’utiliser mon prénom, s’il n’emploie même plus le « cosette » tant détesté, c’est qu’il voudrait me gommer de son existence, comme une erreur de parcours. Un parcours qui n’est même pas le sien d’ailleurs, qui lui est imposé. Une charge, un boulet. Supportable tant qu’il s’agissait de se faire les armes dessus, de s’exercer à être un père. Un poids inutile maintenant. Il m’ignore.

Je ne comprends pas tout. Je ne comprends ni son attitude, ni celle de ma mère. Elle est plus sa femme que ma mère, je le comprendrai plus tard. Liée à lui par je ne sais quoi, quelque chose qui fait qu’elle est statique.

Petit à petit, il devient de plus en plus difficile de sourire. Même si je m’applique, même si je puise en d’autres, à d’autres moments des raisons de le faire, la composition devient plus ardue, plus tétanisante. Mes muscles commencent à se rebeller, à ne plus vouloir se plier si facilement à l’exercice. J’ai tous les jours sous les yeux le constat de mon échec, de mon incapacité à me faire aimer comme il faudrait par celui que je considère comme mon père parce que je n’ai pas d’autre vers qui me tourner. J’aimerai pouvoir crier, regarde moi, aime moi. Je sais à quel point c’est inutile pourtant. Extérieurement, on ne peut pas vraiment deviner. Certains indices peut être. C’est vrai que ma petite soeur aura toujours porté des vêtements neufs, alors que moi, … j’ai souvent droit aux « cadeaux » des amis, des vêtements trop petits pour leur progéniture. Et on me dit: « toi tu n’as pas du neuf, parce que tu abîmes tout. Tu abîmes tout ce que tu touches. Tu n’es pas soigneuse. Regarde tes cahiers d’école, regarde les bords, ils sont tout cornés. Tu n’as pas honte? « . Je porte des habits de seconde main, parce que je n’ai pas droit à l’immaculé. On sait que je n’en serais pas capable. Que je finirai par détruire, par foutre en l’air. On me fait si peu confiance.

Je n’ai pas d’autre choix pour avancer que de m’efforcer d’être irréprochable en tout, de toujours réussir. Ça ne fait pas pour autant de moi une bosseuse acharnée, mais ça renforce ma discrétion, mon envie de me faire oublier. Si on ne me voit pas, si je suis invisible, comment me reprocher quoi que ce soit?

A l’école, je me fonds dans la masse, tant que faire se peut. A la maison je tente de me fondre dans le décor. Je deviens un caméléon. Habitude que je garderai longtemps encore. Qui m’a sauvée dans bien des situations. J’ai une faculté d’adaptation étonnante, dictée par ce besoin d’être le plus neutre possible. Je peux me retrouver au milieu de complets inconnus, et leur offrir très vite l’image de celle qu’ils s’imaginent me correspondre. C’est assez facile: il suffit de les observer quelques instants, leurs tics de langages, leur humour, la façon qu’ils ont de se tenir, et d’adapter. Comme un mime. Pour ne pas détonner dans le groupe, j’adopte leurs attitudes, j’adopte leur niveau de conversation. Je sais quand me taire, à quel moment rire, comment faire pour qu’ils me croient comme eux. Observer est ma seconde nature. Je suis comme un oiseau de proie, oeil vif, décortiquant la moindre activité, décelant les failles, le points faibles, ce qu’il faut faire pour s’approcher au mieux, paraître inoffensive.

Physiquement, j’ai l’avantage de la banalité, d’un masque lisse, sur lequel on peut graver à l’infini. Je ne suis pas belle, je ne suis pas moche. Je suis d’une stricte normalité. Mon visage devient une terre glaise sur lequel toutes les émotions sont malléables. Un terrain d’expérimentation, un champ de mines soigneusement dissimulées. C’est un énorme avantage. J’ai un air de douceur, de consensuel, de vite amadouable qui est en contradiction totale avec mon vrai moi, avec mes sentiments bouillonnants à l’intérieur, à mes envies démesurées, à mon imperméabilité farouche, à ma nervosité extrême. Au fil des années, j’apprendrai à en tirer avantage de plus en plus, au point d’installer une dichotomie permanente entre la représentation physique de moi et ce que les autres peuvent déduire de ma personnalité par ce biais là, et moi derrière le masque. Peu de gens y auront accès. Pour beaucoup, je resterai en surface. Seuls quelques uns seront admis dans les eaux profondes, à plonger avec moi .

Je n’aime pas laisser accès, je barre les routes, j’installe des panneaux sens interdits un peu partout. Et la manière la plus simple d’y arriver est encore de construire un personnage qui fera que les gens ne se posent pas trop de questions. Cohérent. Laisser entrevoir quelques failles pour l’humaniser, mais pas dévoiler les vraies blessures profondes. Tenter de dissimuler le besoin d’amour dévorant qui me ronge depuis toujours. Ne pas paraître en demande, en attente. Rassurante. Souriante. Conforme à ce qu’on attend d’une enfant de sept ans, puis d’une adolescente sans problème, d’une jeune adulte bien dans sa peau et dans sa vie. Les masques, ceux qu’on se force tous à porter, peu ou prou, au fil des expériences accumulées, de la vie qui bafoue, élève, des scolioses des jours, … Tordus, distordus. Comme la réalité que l’on rend malléable, une sorte de plasticine qui prend forme sous les doigts.

Seulement, là, je n’ai encore que sept ans, et mes masques sont encore bien fragiles. Ils sont fendillés par endroit, il suffirait de peu pour les briser. Et je n’ai pas envie, pas le temps de recoller les morceaux. Alors, je me tais. Je serre les mâchoires, et j’attends. J’aimerai entendre rien qu’une fois mon prénom dans sa bouche, je voudrai qu’il en roule les consonnes, éructe les voyelles. Quitte à ce qu’il soit désagréable, quitte à ce qu’il m’engueule. Mais qu’au moins, il me fasse cesser d’être cette créature ectoplasmique que j’ai l’impression d’être parfois. Je me dis souvent qu’il me suffirait d’avoir assez de volonté pour rester immobile dans un coin, en silence. Je me dis, qu’alors, je verrai bien. Le peu d’importance que j’ai. Je suis presque sûre qu’ils ne s’inquièteraient pas de mon absence. Je crois que je pourrai rester là pour toute la vie, sans éveiller chez eux le moindre sentiment de perte ou de manque. J’ai terriblement peur que cette sensation finisse par être réelle. Que mon pressentiment soit la réalité. Alors, de toutes mes forces, j’essaie de me persuader que c’est moi. C’est moi qui me raconte des histoires. C’est moi qui ait beaucoup trop d’imagination.

Pourtant… Et si je ne me trompais pas? Je vois bien qu’avec la petite, ce n’est pas pareil. Son prénom est une litanie chantée sur tous les tons, elle a des surnoms comme autant de cantiques. Je ne suis pas jalouse. Je ne pourrai pas l’être. Nous sommes tellement différentes elle et moi. Ce qui est troublant, c’est qu’alors qu’elle est née sous l’étoile de la déception, elle est maintenant l’adorée, la révérée, en dépit de son manque de grâce. Et moi, partant avec toutes les chances de mon côté, gentille, douce, obtenant de bonnes notes, je suis le vilain petit canard. Je dois avoir une tare que mon aveuglement envers moi même m’empêche de voir. Je scrute les miroirs jusqu’à les user, pour essayer de détecter cette faille, cette disgrâce qui m’échappe. Longtemps, je ne pourrai pas passer devant un de ces juges silencieux sans ressentir une impression immédiate de malaise.

J’ai un truc qui cloche… Mais quoi? Ça doit être tellement abominable, tellement dégradant pour ne pas vouloir me nommer. Je suis une chose, un meuble que l’on déplace. Et encore… un meuble au moins a une utilité.