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#15: Gogole

21 Sep

Passer d’un surnom à un autre ne m’a jamais posé trop de souci. Après tout, c’est comme enfiler un costume de scène. Une autre peau. En vous nommant autrement, on vous définit d’une certaine façon. Agréable ou pas, mais quelque part vous êtes élu. On fait de vous quelqu’un. Celui là n’est pas des plus faciles à porter. Même si je hausse les épaules, je joue la désinvolte, je fais comme si je m’en fichais éperdument. Je ne m’en fiche pas. Ça me blesse, ça me fait vraiment mal. Mais je sais que leur offrir la satisfaction de mon désarroi et de ma peine en pâture est quelque chose de totalement exclu. Je ne leur ferai pas ce plaisir. Je sais très bien que me sentir perdue, ne serait ce qu’un moment face à eux, admettre un point faible, et c’est la mort assurée.

Je fais comme si je n’entendais pas. Je me prépare. Je deviens autiste pour un an. Tous les jours, je me répète en boucle  » ne te laisse pas avoir, ce n’est qu’une période limitée ». Je fais le décompte. Les jours qui restent. A tenir. Je fais l’inventaire des lectures que je me promets pour ces jours là. Ça commence à devenir une drogue. Je ne sais rien faire dans la mesure. J’ai un besoin constant de m’échapper. Que ce soit ça ou autre chose, c’est toujours pareil. Je n’ai bien vite plus conscience des limites. C’est ainsi que je me retrouve à lire trois, voire quatre bouquins par jour. Je lis dès le matin, sur le trajet. Dès la porte fermée à clé, un pied sur le trottoir, hop. Le nez plongé dans un bouquin. Je n’en décolle pas arrivée à l’arrêt de bus. Je traverse la rue sans même tourner la tête. Je me repère au bruit des voitures. Viennent elles de droite, de gauche? A vive allure ou pas? Nombre d’entre elles me klaxonnent, mais je m’en fiche. Je ne lèverai pas la tête pour ça. Rien ne vaut cette peine. Rien d’autre. Que le livre et moi. Dans le bus, il arrive rarement que je loupe mon arrêt. J’ai une sorte de timing, d’horloge interne, qui fait que bien qu’absorbée dans mon livre, je sais quand je dois me lever, sonner. Et descendre. Continuer à marcher, toujours dans le livre. Arrivée au portail, le passer,dire bonjour au concierge, puis prendre ma place. Au fond de la cour, adossée à l’arbre, et attendre qu’on sonne l’heure de rentrer en classe.

Pour les autres, c’est un comportement étrange. Pour moi, c’est une carapace. Je sais bien que je suis pas avec eux, que je ne serais jamais avec eux. Alors je me protège. Je me barde de phrases, de chapitres avalés. Je suis boulimique. Je vomirai plus tard ces pages et ces pages engouffrées, je régurgiterai ces dizaines, ces centaines de mots dévorés, engloutis. Pour l’instant, je suis en phase de gavage. Je nourris l’animal.

C’est pour ça qu’ils m’appellent Gogole. Un idiotifiant. Parce que l’air d’être, d’évoluer dans un monde à part. Un peu handicapée de leur monde à eux. Gogole, c’est cette fille inadaptée, mal à l’aise, alambiquée. Ni brillante, ni mauvaise. Juste une parmi d’autres. Sauf qu’elle a pour elle, ou contre elle une étrangeté. Une tare. Quelque chose qui n’a pas l’air de tourner rond. Ça dérange. Ça questionne.

En classe, je réponds si on me pose une question, mais c’est tout. Intervention minimale. Dès que j’ai fini ce qu’on attend de moi, je reprends mon bouquin. Je ne sens pas les élastiques lancés dans mon dos, ni le regard agacé du professeur. agacé peut être, seulement voilà, il n’a rien de précis à me reprocher. Je fait ce qu’on attend de moi. Comme toujours. Mais il ne faut pas m’en demander plus. Le professeur de français particulièrement, est un personnage. Barbe poivre et sel, un visage sévère. Strict. Exigeant. Et passionné de forme physique et de yoga. D’ailleurs, c’est lui qui donne parfois des cours de gymnastique. Mes premières salutations au soleil, je les lui dois. Étrange que cet homme complètement ancré dans la réalité lorsqu’ils donnent ses cours, et qui vire au mystique dès qu’il enfile un jogging. Il y a des moqueries des autres élèves, à peine déguisées. Ils pouffent en choeur quand ils le voient s’agenouiller, cet homme déjà âgé, faisant montre d’une concentration sans faille, pour effectuer quelque posture yogique. Ça ne me fait pas rire moi. Il est ambigu, complexe. Et ça m’a toujours fascinée. Les gens jusqu’au-boutistes, quitte à être ridicule. D’un ridicule magnifique. Je l’observe, dans le microcosme scolaire. Il a l’air un peu à l’étroit, un albatros englué peut être.

A l’opposé, le professeur de mathématiques ne m’inspire guère. Froid, austère. Un prof de math. Une caricature telle que c’en est désolant. Cet homme ne semble vivre que pour les chiffres. Tout est mesuré chez lui, quantifié, calculé, du bout de ses chaussures cirées à son col amidonné, en passant par une cravate étroite et serrée comme ses lèvres pincées.

Les élèves. Que peut on en dire? Comme dans toutes les cours d’écoles, dans toutes les classes du monde, tout est codifié, très hiérarchisé. Tout en haut de la pyramide, quelques élus. La première de classe, une fille brillante et qui plus est jolie. Ses parents sont médecins je crois, ou avocat. Elle s’encanaille juste ce qu’il faut pour ne pas être le chouchou, tout en respectant un maximum son statut de ra meneuse de bonnes notes. Sa meilleure amie, un peu moins brillante, un peu moins jolie. Il faut bien faire briller l’idole. Elle suit. Elle accompagne, elle reste modestement à côté. Ce n’est pas elle qui prendra la moindre initiative.

Le caïd. Baraqué, fort en gueule, ce n’est pas un cancre, mais ce n’est pas non plus un bon élève. Il surnage entre les deux. Il a des poings comme arguments, même si en réalité,il ne s’en sert pas beaucoup. Sa réputation suffit à lui assurer la tranquillité. Et une part non négligeable de friandises en rab.

Le mec cool, beau garçon, plutôt intelligent. Il est souvent en compétition non officielle avec la première de classe, quelquefois il lui pique son fauteuil. Jamais longtemps. C’est un joli garçon. Les yeux verts en amande, la bouche ourlée. Du moins si on apprécie le style minet à polo, et pull à col V sur les épaules. Un gendre idéal de 12 ans.

En dessous de ce quartet, il y a les secondes zones. Des élèves un peu moins cool, mais cool quand même. Il y a la fille d’ouvriers marocains qui a pour gloire d’avoir des pythons chez elle. Son père est un dingue de reptiles. Et c’est impressionnant, donc, seconde zone acceptée. Le meilleur ami du beau gosse, qui a des parents divorcés. Et donc deux fois plus de jouets, consoles vidéos, autorisations en tous genres, argent de poche, etc. Autorisation de seconde zone accordée. Cette américaine débarquée à neuf ans ici, sans parler un mot de français, et qui l’a appris en trois mois. Autorisation de seconde zone accordée.

Pour tous les autres, c’est le no mans land. Entre zéro et l’infini. Un peu perdus, un peu nulle part. Et moi, je suis encore en dessous de ça. Gogole m’a fait accéder à une sorte de dimension parallèle. Un espace ouvert pour moi seule. Dévolu à moi. Je ne peux pas dire que ça me dérange au fond. J’ai toujours été profondément solitaire, et j’ai toujours eu beaucoup de mal à composer avec les autres. Je me plie aux règles, mais ce n’est pas quelque chose que je recherche ou qui m’apporte de plaisir.

Être dans mon néant, finalement, ça me convient. Une fois la récré arrivée, je lis. Puis je retourne en classe. Je suis un automate bien réglé. A midi, je déballe mes tartines dans le réfectoire, et je lis, laissant parfois échapper un bout de salade, ou une goutte de mayonnaise sur le précieux ticket de sortie.

J’ai l’autorisation deux fois par semaine, d’ aller dîner chez ma marraine, qui a fini, au grand dam de ma grand mère, par se fiancer, et habiter avec quelqu’un, pas très loin de chez moi. Elle a surpris tout le monde on peut le dire. Alors que rien ne le laissait présager, un jour, elle est venue chez ma mère. Les joues roses, les yeux brillants, toute tremblotante comme une gelée. Et elle a dit. Elle a dit à ma mère. Qui a éclaté de rire, ravie du bon tour qu’elle, l’invisible, la transparente, le marshmallow allait jouer à leurs parents. ils ne s’attendraient pas à ça. Oulah, non. Sûrement pas. Ma mère a promis le secret. Pendant quelques semaines, on n’a rien entendu. Puis, un jour.

Elle s’est décidée. Avec l’aide de ma mère, poussée, soutenue, par elle. C’est tout juste si elle ne jouait pas les ventriloques. Annoncer à ses parents qu’elle avait rencontré quelqu’un qu’ils voulaient se fiancer et se marier était déjà un grand choc. Mais que le fiancé en question ne soit pas tout à fait dans « les cases » de la famille. Hum. comment le dire? « Il n’est pas tout à fait comme nous. Il est plus… moins. Enfin bref, il n’est pas pareil. Papa, maman, mon futur fiancé est marocain, non il n’a pas la nationalité belge, oui il m’aime,oui je sais ce que je fais. » J’ai bien cru que mon grand père allait faire une attaque. Quand à ma grand mère, je pense n’avoir jamais vu quelqu’un vider une bière aussi vite. Et pleurer dans la foulée.

Le premier choc passé, leur gendre a fait son entrée dans la famille. Par une porte de service, mais par une porte quand même. Après tout, vu le mariage calamiteux de leur première fille, et le peu d’espoir qu’ils fondaient sur une union possible pour la deuxième, ça pourrait être pire. Elle et lui se sont installés dans une petite maison, au fond d’une toute petite impasse. Pas loin de mon école. Lire la suite

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#4: Didi

26 Août

Didi. Un simple redoublement d’une syllabe. Rien de bien sorcier. Je ne sais pas d’où elle a sorti ça. Elle n’est pas particulièrement imaginative. Enfin je ne crois pas. Elle … Je ne sais pas ce qu’elle fait en fait.. ni qui elle est. A quoi elle pense. Si elle rêve? Ce qu’elle aime. Je sais qu’elle peut passer des heures à regarder le tennis à la télé, j’ai le souvenir assez net des courts de tennis orange, du bruit de la balle, lancinant, récurrent, des ahannements des joueurs, des petits ramasseurs de balles qui détalent à toute allure, des scores mystérieux pour moi. A part ça, elle est un mystère. Mystère est peut être un drôle de mot, parce qu’à proprement parler, elle ne soulève pas de curiosité outrancière. Elle est. Et puis c’est tout. C’est comme ça. Lire la suite